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Michel Barnier : Quelle Europe pour demain ?

A quelques mois des élections européennes, plaidoyer de Michel Barnier, ancien Ministre des Affaires étrangères et ancien Vice-président de la Commission européenne pour une Europe forte et unie, capable de relever les défis du XXIe siècle.

« Il y a plein de défis : le défi de l’énergie, du terrorisme, de l’immigration, le défi des grandes entreprises numériques ou financières qui font de la spéculation. Dans le monde d’aujourd’hui, si on n’est pas ensemble, on est foutu. »

« Patriote et européen », Michel Barnier qui a fêté 50 ans de vie politique en 2023, est également l’auteur de « La grande illusion, Journal secret du Brexit, 2016-2020 » aux Editions Gallimard.

Alexandre Carré : Michel Barnier, je vais tenter de résumer votre parcours, brièvement, parce que vous avez eu beaucoup de missions passionnantes, dévouées à la France et à l’Europe. Tour à tour, vous avez été ministre de l’Environnement. De cette époque, on vous doit, la taxe Barnier afin de faire participer les passagers de transport maritime à la protection d’espèces protégées…

Michel Barnier : Il serait intéressant aussi de parler du Fonds Barnier (Le fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), dit fonds Barnier) qui permet d’évacuer ou de dédommager des gens, comme dans le Nord-Pas-de-Calais, touchés gravement par des inondations récurrentes, de les déménager en les indemnisant, sans tenir compte du risque qu’ils subissent, c’est-à-dire sans les spolier. Ça, c’est un fonds qui est utilisé depuis 30 ans maintenant un peu partout et dont je suis l’auteur.

Alexandre Carré : Et vous avez été Ministre délégué aux Affaires européennes. La construction européenne a toujours été un de vos engagements forts. Vous avez été notamment le Chef de la négociation européenne pour réaliser le Brexit et on recommande votre ouvrage « La grande illusion, Journal secret du Brexit, 2016-2020 » qui en raconte les coulisses. 

Michel Barnier : C’est un journal que j’ai tenu à faire tous les jours pendant quatre ans et demi. De cette très longue négociation où j’ai défendu les intérêts européens, pas contre les Britanniques en regrettant beaucoup ce qu’ils avaient décidé et en leur disant simplement qu’ils allaient…

Alexandre Carré : le regretter ?

Michel Barnier : Non pas le regretter, je ne suis pas dans cet état d’esprit-là, mais assumer les conséquences de leurs choix.

Alexandre Carré : Pour finir, vous a été ministre des Affaires étrangères où vous avez travaillé, entre autres, à la libération des journalistes Christian Chesnot, Georges Malbrunot ou Florence Aubenas. Vous avez été également ministre de l’Agriculture et de la Pêche, Commissaire européen au Marché intérieur et Député européen. L’Europe a été peut être votre plus formidable passion.

Michel Barnier : Vous oubliez peut-être un moment important qui m’ont marqué et qui ont été utiles par la suite. Les 20 ans que j’ai passé à animer un département français, la Savoie (Député et Sénateur), et à l’intérieur de ce département, les dix années consacrées avec Jean-Claude Killy, aux Jeux Olympiques d’hiver (1992).

Julie Guénard : Quelle est votre vision de l’Europe dans les prochaines décennies, notamment en termes de coopération politique et économique entre les États membres ?

Michel Barnier : C’est une question très ouverte. Je suis patriote et européen et je pense que cela va ensemble, comme les deux drapeaux que l’on voit souvent derrière le chef de l’État ou les ministres. 

Le choix n’est pas entre la France et l’Europe, ni entre l’Allemagne et l’Europe ou entre la Belgique et l’Europe. 

Le choix est entre une Europe indépendante, capable d’être maîtresse de son destin, de ne pas subir, d’être acteur de son destin et pas spectateur. Ou une Europe sous influence chinoise ou américaine, sur le plan économique, numérique ou énergétique. 

Donc j’ai fait le choix de me battre pour que mon pays soit indépendant et c’est le choix européen qui va avec le patriotisme, une forme d’ailleurs du patriotisme. 

On voit notre continent qui s’est organisé depuis 60 ans d’une manière originale. Il n’y a pas un autre exemple dans le monde d’un continent qui s’organise en mutualisant des nations. Mutualiser, ce n’est pas fusionner. Chacune de ces nations tiennent à leur différence, leur propre langue, leur culture, leurs traditions.

Et on a décidé depuis 60 ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de mutualiser. Je pense que l’on a tous été très émus par ce qui s’est passé au Panthéon pour Manouchian et ses camarades de combat et de résistance. 

Au lendemain de cette guerre, vous avez des hommes politiques, des hommes d’État, Schuman, Monnet, Adenauer, De Gasperi qui décidèrent de mutualiser. Et pour que ça ne recommence pas, ils décident que ces nations n’ont pas seulement envie d’être ensemble pour être en paix, mais ont besoin d’être ensemble, ont un intérêt à être ensemble. Ça, c’est le marché commun, c’est l’économie. C’est comme cela que s’est construit ce projet depuis 60 ans.

Dans les années qui viennent, je pense que l’on aura de plus en plus de raisons d’être européen, de faire face aux problèmes que l’on rencontre. Et tous ceux qui nous écoutent, dans de grandes ou petites entreprises, savent qu’une partie des problèmes qui affrontent leurs entreprises ou qui touchent les citoyens comme l’agriculture, ont une dimension internationale.

Il y a plein de défis : le défi de l’énergie, du terrorisme, de l’immigration, le défi des grandes entreprises financières multinationales qui font de la spéculation sur les marchés mondiaux, le défi des grandes entreprises numériques. 

Comment affronte-t-on tous ces défis ? Comment garde-t-on notre indépendance ? comment défendons-nous nos valeurs et notre identité ? Dans le monde d’aujourd’hui, si on n’est pas ensemble, on est foutu. 

Qu’est-ce que ça veut dire d’être ensemble ? Cela veut dire créer une masse critique qui nous permette d’être à la table. 

Autour de cette table, vous avez déjà des pays ou des chefs d’État qui ne demandent rien à personne et qui y sont parce qu’ils représentent un pays suffisamment grand, puissant, avec suffisamment de ressources naturelles, de population pour être à la table. Ils ne vont pas la quitter. Les États-Unis qui espéraient être tout seuls, ne le sont plus. Vous avez les Chinois, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie bientôt, la Russie qui reviendra. 

Nous, comment sommes-nous à cette table ? On n’y sera jamais durablement si on n’y est pas ensemble. Voilà le projet européen.

Alexandre Carré : On sent des dissensions entre pays membres. Dans ce contexte, comment l’Union européenne peut-elle faire face aux grands défis face aux autres puissances et avoir assez de poids aujourd’hui, sur des dossiers aussi importants que le changement climatique, l’immigration, la sécurité internationale ?

Est-ce que ces dissensions au sein de l’Europe ne la fragilise pas ?

Michel Barnier : Oui, il faut toujours revenir à ce qui était au départ ce projet européen, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, de la Shoa, de l’ouverture des camps. Plus jamais cela. Six pays seulement à l’époque, aujourd’hui 27, décident de mutualiser. C’est un mot que j’aime bien et que d’ailleurs les chefs d’entreprise connaissent, les agriculteurs aussi.

La mutualisation ne veut pas dire que l’on est tous d’accord. On ne vient pas tous du même endroit, on n’a pas tous la même histoire. Parfois, on a l’histoire tragique en commun, donc il faut travailler ensemble et réduire les fractures, les différences. Et c’est ce qu’on fait dans le marché intérieur. 

J’observe depuis quinze ans que l’on a vécu au moins six grandes crises : la crise financière de 2008, la crise des migrations à la suite de la guerre en Irak et en Syrie, le Brexit, le changement climatique, le Covid qui a stoppé toutes les économies, et puis la guerre en Ukraine.

Et par-dessus nous, parce que c’est le changement et c’est le défi le plus grave, le changement climatique qui va changer toutes nos habitudes de produire, de nous transporter, de cultiver, de pêcher.

J’observe que tous ces défis nous ont affrontés, télescopés et on a plutôt bien réagi dans l’unité. 

J’étais en première ligne pour le Brexit mais aussi pour la crise financière car j’étais le commissaire pendant cinq ans, chargé de reconstruire la régulation financière. Et j’ai présenté 41 lois de régulation financière pour remettre de la morale, de la responsabilité, de la gouvernance, de la régulation, de la supervision dans les marchés financiers européens par rapport à ce qui se passait dans le reste du monde.

Donc on a plutôt bien résisté et j’ai plutôt confiance.

Alexandre Carré : Vous avez confiance malgré les dissensions, par exemple sur la crise agricole française et européenne ou sur la gestion de la guerre en Ukraine où l’on voit que l’on n’est pas toujours d’accord sur le soutien à donner à Ukraine ? Comment résoudre cela ?

Michel Barnier : L’unité ne tombe pas du ciel, il faut la construire, la cultiver. Il y a déjà eu des crises en matière agricole. Le général de Gaulle a fait la politique de la chaise vide en 65 et a quitté le Conseil des Ministres de la CEE parce que les autres s’opposaient à la PAC. Donc, il y a toujours eu des crises, mais on arrive à les réduire parce que l’on sait qu’au bout de la route, on est dominé par les autres.

Si on veut compter, si on veut être à cette table, notre principal atout, c’est le marché unique : 450 millions de consommateurs et de citoyens, 22 millions d’entreprises dont les vôtres. Ce n’est pas une zone de libre-échange seulement, c’est beaucoup plus que cela.

C’est un écosystème complet, avec des règles, des normes, parfois un peu trop, on en parle beaucoup en ce moment.

Et aussi, des régulations communes, des supervisions communes, une juridiction commune, comme la Cour de Justice. C’est ça le marché unique. 

Et vous n’entrez pas dans le marché unique, quand vous êtes Américains ou Chinois, si vous n’acceptez pas les règles, si vous ne respectez pas les règles. C’est cela notre force. Et il faut s’appuyer sur cette force pour continuer et ne pas la fragiliser.

C’est ce que j’ai fait dans la négociation du Brexit, en n’acceptant pas que les Anglais partent avec le beurre et l’argent du beurre.

Aucune de ces crises n’est facile à gérer, surtout les plus tragiques, comme la guerre en Ukraine. Mais on est quand même unis. Au moment où je vous parle, le président de la République réunit à l’Élysée une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement pour voir comment aider plus et plus vite et plus efficacement en termes d’armement, l’Ukraine.

Donc j’ai plutôt confiance, mais je sais d’expérience que l’unité ne tombe pas du ciel, qu’il faut la construire par du respect et du dialogue. C’est vrai aussi entre nous, français.

Julie Guénard : Quels sont les principaux obstacles à surmonter, pour renforcer justement cette unité au sein de l’Union européenne ?

Michel Barnier : Le défi mondial que l’on a à surmonter, c’est la puissance souvent arrogante qui ne demande pas la permission comme de grandes superpuissances que sont les États-Unis depuis longtemps, que sont maintenant la Chine, l’Inde, qui a plus d’habitants que la Chine, et d’autres grandes puissances.

Donc notre question, c’est comment on défend nos intérêts, comment défendre nos valeurs, comment on défend nos emplois si on n’est pas ensemble, si on est, non plus assis à la table, mais derrière à regarder ce que les autres décident pour nous ?

C’est ça le grand défi qui exige qu’on consolide le marché unique. On l’améliore aussi, on le simplifie quand il le faut et il y a des raisons de le simplifier et qu’on le complète sur des questions comme les marchés financiers, le numérique ou l’énergie.

En interne, on a ce défi de l’unité qui est toujours permanent, d’avoir des gouvernements qui ont leur propre logique, leurs propres difficultés. On le voit en France aujourd’hui. On doit pourtant se mettre d’accord. Et ça, ça exige encore une fois du dialogue et du respect mutuel. Encore une fois, j’ai plutôt confiance en la capacité des Européens d’affronter ces problèmes ensemble.

Parce que la vérité, c’est qu’au fond d’eux, ils savent tous que, si on ne trouve pas une solution, même un compromis, ce que j’appelle à Bruxelles un compromis dynamique, on est tous balayés avec plus ou moins de rapidité.

Alexandre Carré :  Vous parliez du Brexit. Les Anglais commencent-ils un petit peu à déchanter ? 

Michel Barnier :  Cela a été très grave, pour eux, et pour nous, parce que c’est un échec de l’Union européenne qu’un grand pays décide démocratiquement après un vote, une campagne où il y a eu beaucoup de mensonges, mais c’est un vote démocratique, de quitter l’Union européenne.. 

Donc il faut s’interroger pour comprendre les raisons de cet échec. 

Pourquoi 52 % des Britanniques ont voté contre Bruxelles ? La colère sociale, l’immigration non contrôlée, les usines qui disparaissent, la naïveté européenne. Il y a plein de raisons que j’ai essayé d’analyser dans le premier chapitre de mon livre qui s’appelle « Warning », un avertissement.

Le paradoxe du Brexit, c’est que c’est un divorce. J’ai négocié deux traités avec les Britanniques pendant quatre ans et demi. Le deuxième, c’était un traité de libre-échange. Et c’est la première fois depuis 60 ans que l’on négocie un accord de libre-échange avec un pays tiers, non pas pour fluidifier, non pas pour améliorer les relations, mais pour reconstruire des barrières. Il n’y a pas de tarifs douaniers, il n’y a pas de quotas. Mais on a reconstruit toutes les barrières qui existent avec tous les autres pays tiers et qui n’existaient pas avec le Royaume-Uni puisqu’il était dans le marché unique.

Donc, on a rendu beaucoup plus difficile nos échanges et je suis sûr que beaucoup d’entreprises, qui négocient et qui commercent avec le Royaume-Uni, comprennent et voient les difficultés et les contrôles. Et on n’a plus de coopération en matière de reconnaissance mutuelle des diplômes. Il y a plein de barrières que l’on a reconstruits malheureusement.

Je souhaite le meilleur pour le Royaume-Uni. Ce que je veux dire, c’est que toutes leurs difficultés ne sont pas liées au Brexit. Il y a plein d’autres raisons mais toutes leurs difficultés sont plus graves à cause du Brexit. Donc on a, nous, des raisons de rester dans cette union.

Alexandre Carré : Est-ce que l’on peut imaginer que la Grande-Bretagne revienne au sein de l’Union européenne ?

Michel Barnier : La porte est ouverte. Bien sûr, quand ils veulent. Ils auraient même pu quitter l’Union européenne et rester dans le marché unique. La Norvège, qui est un pays très puissant grâce à son pétrole et à son gaz, n’est pas dans l’Union européenne, mais elle est dans le marché unique. Elle l’a voulu et accepte les règles.

Alexandre Carré : En termes d’innovation, au sein de l’Union européenne, qu’est-ce que l’on doit mettre en place pour continuer la croissance ?

Michel Barnier : Ce ne sont pas les gouvernements ou Bruxelles qui font l’innovation. Ce sont les entreprises et les chercheurs, qui, dans cette mission, doivent être encouragés. Et s’agissant des grandes innovations sur les puces, sur les batteries électriques et autres, les pouvoirs publics doivent créer les meilleures conditions et mettre en place un encouragement public ou privé, parfois les deux ensemble, pour financer. 

La politique industrielle, c’était un gros mot à Bruxelles, il y a cinq ou six ans. Chacun voulait faire sa politique. Certains ont préservé leur industrie, comme l’Allemagne, l’Italie ou la Suède, puis d’autres l’ont laissée partir, comme la France ou le Royaume Uni, malheureusement. Ce n’est plus un gros mot aujourd’hui. Et à la Commission, Thierry Breton et d’autres se battent pour que l’on ait une politique industrielle de réinvestissement.

Et pourquoi suis-je parfois plus optimiste comme Européen que comme Français ? C’est que je vois, par exemple à Bruxelles, au lendemain du Covid, pour la première fois, les Européens ont décidé d’investir ensemble et d’emprunter ensemble, 750 milliards d’euros. Ce n’est pas une petite somme, à condition de savoir comment on va la rembourser. Et on a emprunté pour relancer la machine économique qui a été stoppée par le Covid.

Et on investit dans l’avenir, dans les nouvelles technologies, notamment de la transition écologique, pour aider ou encourager les entreprises ou les structures qui travaillent sur l’innovation.

Julie Guénard : Comment envisagez-vous le futur de la politique de sécurité et de défense de l’Union européenne ?

Michel Barnier : C’est un des grands enjeux révélés par la guerre en Ukraine menée par les Russes, qui a révélé trois grandes faiblesses, trois grandes dépendances de l’Europe : la dépendance alimentaire, la dépendance énergétique et la dépendance sécuritaire. 

On pourrait parler aussi du fait que les Ukrainiens se battent pour nos valeurs et pour leur indépendance et meurent en grand nombre : 31 000 morts du côté ukrainien. 

On a réduit nos besoins en matière énergétique et de gaz et de pétrole et il faut continuer à diversifier, à consommer moins, à acheter ailleurs. La dépendance alimentaire est aussi claire. C’est un des problèmes parce que ces deux pays qui se font la guerre, la Russie et l’Ukraine, sont les deux plus grands pays producteurs de céréales.

Donc cela a des conséquences sur tous les marchés. Et donc là aussi, il faut en Europe produire plus et polluer moins, mais produire plus, pas produire moins. 

Puis vous avez notre dépendance en matière de sécurité, à la fois parce que l’on n’investit pas assez en Europe, on investit en ordre dispersé, on n’achète pas européen et on dépend trop des Américains à un moment où il se peut que les Américains désignent à nouveau M. Trump comme président et qui vient de dire des choses insensées, comme « débrouillez-vous par vous-mêmes ».

Et il dit à Poutine, « ceux qui ne payent pas (à l’OTAN), vous pouvez les envahir ». C’est absolument hallucinant. Donc je pense que les Américains resteront dans l’OTAN puisque c’est un outil d’influence aussi pour eux, mais que nous devons être capables de faire par nous-mêmes ce que personne vient faire à votre place, notamment notre propre sécurité.

Donc, investir plus dans chacun de nos budgets, mutualiser davantage un nombre d’équipements, de programmes de recherche, acheter européen et être capables d’avoir une capacité européenne de défense.

Alexandre Carré : On voit que chaque pays est soumis à des économies. On a vu récemment que le budget de la défense en France est en très légère augmentation alors qu’il nécessiterait une grosse augmentation…

Michel Barnier : Ce n’est pas tout à fait juste. La loi de programmation militaire prévoit quand même une très grosse augmentation du budget de défense sur les cinq ans qui viennent. Donc, de ce point de vue-là, il y a un progrès réaliste d’augmentation de notre effort national en matière de défense. Mais la question est : qu’est-ce qu’on fait ensemble en matière de défense ?

Vous avez, par exemple, des pays européens qui s’équipent, parfois en achetant, parfois en construisant. Quand ils construisent, ils construisent différemment les uns des autres. Vous avez actuellement six pays européens qui ont des programmes de frégates, toutes différentes, dans six pays différents et concurrentes. Et on s’aperçoit – et c’est un sujet ce soir à l’Elysée je pense (Conférence de soutien à l’Ukraine) – que les armes que l’on construit ne sont pas interopérables, et que parfois, l’on ne peut pas mettre des obus français dans des canons allemands ou d’ailleurs.

Donc, il faut que l’on soit interopérables et capables de mutualiser davantage nos efforts de défense.

Julie Guénard : Dans ce contexte géopolitique et de marché, quelles leçons l’Union européenne doit-elle en tirer pour mieux se préparer à l’avenir ? 

Michel Barnier :  Si vous reprenez les cinq crises que j’ai évoquées, sans compter la crise climatique, on en a tiré à chaque fois des leçons.  

Pour la crise financière, on a reconstruit une architecture de régulation pour, non pas empêcher la spéculation et les échanges, mais pour mettre un peu de morale, de transparence et de régulation.

On ne laisse plus des banquiers faire ce qu’ils ont fait en 2008, c’est-à-dire mettre sur le marché des produits toxiques et se payer des bonus insensés, en laissant prendre des risques par la puissance publique. Les bonus, pour certains preneurs de risques, notamment à la City ou en Europe, c’était, on prend les risques les plus importants parce qu’on a des bonus qui sont proportionnels. Et quand les risques produisent des catastrophes, ce sont les contribuables qui payent. Ça, ça suffit.

Donc, on a remis en place des règles, produit par produit, secteur par secteur, acteur par acteur. Il faut maintenant être vigilant parce que, n’ayons pas la mémoire courte, il peut y avoir d’autres crises mondiales sur le plan des marchés financiers.

La leçon qu’il faut continuer à tirer du Covid, c’est d’être capable d’avoir nos propres médicaments et ne pas être dépendants des importations venant de Chine ou d’Inde. Et là, pour le Doliprane, comme pour d’autres médicaments, on commence à construire des usines en Europe et à être moins dépendants.

Pour l’immigration, le sujet le plus difficile et sans doute celui qui était le moins bien traité, il y a une réponse nationale. Et puis il y a forcément des réponses européennes puisqu’on a les mêmes frontières extérieures qui étaient de véritables passoires. Donc on est en train de recruter 10  000 agents, garde-frontières, garde-côtes, pour gérer en commun ces frontières et notamment pour aider les pays qui sont en première ligne : la Grèce, la Croatie, l’Italie, Chypre, Malte.

Et quand on parle de l’immigration, il faut aussi se dire qu’il n’y a pas seulement à mettre des murs, des contrôles, des visas, à traiter l’asile auquel ont droit les personnes qui sont martyrisées. Mais il faut aussi aider l’Afrique. Un des grands enjeux à l’échelle de l’Europe, qui n’est plus à l’échelle de chacun de nos pays, c’est : qu’est-ce que l’on fait pour aider ce continent où il y aura bientôt 2 milliards d’habitants ? Le Nigeria aura dans quinze ans, plus d’habitants que les États-Unis d’Amérique. Donc cela nous concerne directement parce qu’il y a quinze kilomètres entre le Maroc et l’Espagne.

Je pense qu’il faut continuer à tirer ces leçons. Et on n’a pas commencé à en tirer vraiment sur le plan de la défense de l’Europe. 

Quand vous parliez de l’alimentation, il y a toujours un débat à Bruxelles que je trouve un peu étonnant. Entre ceux qui disent qu’il faut produire plus, mais sans continuer à polluer et des gens qui sont partisans de la décroissance, en disant pour polluer moins, il faut produire moins. Si on produit moins, on importera davantage de produits, notamment du Brésil ou d’autres qui sont fabriqués sans respecter les normes que l’on impose à nos propres producteurs. Donc, il faut un peu de bon sens.

Alexandre Carré : Apprendre aussi à consommer autrement ?

Michel Barnier : Oui. De toute façon, les ressources naturelles, les espaces naturels ne sont pas gratuits et ils ne sont pas inépuisables. Donc il faut que la croissance dont nous avons besoin, soit plus sobre aussi, plus économe des ressources et des espaces. Et effectivement, on a le défi alimentaire de consommer mieux, de manger mieux.

J’ai été ministre de l’Agriculture pendant deux ans. C’est une grande fierté pour moi d’avoir animé ce ministère, pour des hommes et des femmes qui, franchement, travaillent pour ne rien gagner et qui travaillent à perte, dans des conditions très dures. C’est assez rare dans notre société française. Donc je pense qu’il faut respecter ces gens et les aider davantage, car c’est grâce à eux que notre alimentation est traçable, de qualité, a des goûts et des couleurs, des odeurs.

Moi, je n’ai pas envie que la France ait une alimentation à l’américaine, totalement aseptisée et une économie agricole totalement industrialisée. Il faut que l’on ait davantage de diversité et de traçabilité. Ça, c’est le modèle agricole et qui justifie que l’on ait un contrat avec les paysans. La politique agricole commune est le prix que l’on doit payer pour ce modèle-là.

Nous recevons d’ailleurs de la PAC européenne, nous Français, 9 milliards par an pour l’économie agricole française. Le budget du ministère de l’Agriculture, c’est 1  milliard, soit environ 10 fois moins. Il n’y a plus de politique nationale agricole, il y a une politique européenne. Il faut la préserver et la modifier aussi.

Alexandre Carré : Pour imaginer peut-être, une chaîne de solidarité différente entre agriculteurs et consommateurs, avec les intermédiaires, la grande distribution ?

Michel Barnier : Il faut payer le produit agricole, végétal, animal, au prix qu’il coûte.

Cela veut dire aussi que l’on cesse cette course au moins-disant et à des prix les plus bas. Parce que se nourrir correctement, avec des produits traçables et de qualité, cela a un prix forcément.

Alexandre Carré : Vous avez été coprésident du Comité d’organisation des Jeux Olympiques d’hiver, en 92, à Albertville.  Quel est votre point de vue sur la sécurité de la cérémonie d’ouverture, qui sera une première en plein air, et sur l’accueil du public dans les différents lieux lors des Jeux olympiques et paralympiques ?

Michel Barnier : Il se trouve que ce matin même, j’ai passé 4 h avec un certain nombre de responsables d’économie et d’entreprises, et à l’invitation du Préfet de région, pour visiter deux grands équipements olympiques : le village olympique qui va être entièrement reconverti pour les entreprises, pour des commerces et pour des habitations en Seine-Saint-Denis. Et puis le stade nautique, qui est maintenant relié au Stade de France par une passerelle et qui sera lui aussi réutilisé.

Cela fait 8 milliards et demi de travaux, 4 milliards par le COJO, pour l’organisation des événements sportifs, présidé par Tony Estanguet, et 4 milliards par les collectivités publiques, dont l’État, pour les grands équipements qui seront tous réutilisés. Je pense qu’il faut faire confiance au ministère de l’Intérieur et aux forces de l’ordre municipales ou nationales pour tenir la sécurité.

C’est compliqué, notamment la cérémonie d’ouverture qui est unique, qui est une première. J’en ai organisé une avec Jean-Claude Killy à Albertville, avec Philippe Decouflé. On s’en souvient, c’était formidable, magique. Mais c’était dans un stade. 

Là, on est entre six et huit kilomètres. Il y aura une longueur où il y aura des risques, mais ils seront maîtrisés. Les gens n’accèderont pas à cette longue route le long de la Seine, sans contrôle. Les gens devront être avec des billets. 

Je pense que nous devons faire confiance aux autorités publiques qui ont l’habitude. On a eu la Coupe du monde de rugby, on a eu des événements aux Champs-Élysées avec 1 million de personnes. 

Le risque zéro n’existe pas. Il y a aussi des risques d’ailleurs entre les épreuves et durant toute la durée des jeux.

Mais ces risques sont anticipés et les pouvoirs publics seront capables de les maîtriser. Il faut le souhaiter. Mais vous le savez, ça coûte un certain prix. Même si j’observe dans le cas de Paris que l’on n’a pas conçu beaucoup d’équipements et que tout ce que l’on a construit sera reconverti utile. 80 % des équipements des Jeux de Paris sont en Seine-Saint-Denis.

Ce qui était le cas aussi pour les J.O d’Albertville. Et c’est une grande fierté que j’ai comme ancien Président de la Savoie, avec Jean-Claude Killy, c’est que tous nos équipements sont utiles en ce moment : la piste de bobsleigh, le tremplin de saut, les pistes de ski en Tarentaise, et tous vont être réutilisés pour les Jeux de 2030, attribués à la France.

Le président du CIO que j’ai rencontré jeudi à Lausanne me disait que les Jeux d’hiver seront sur les Alpes françaises, la région Grand-Sud, Auvergne-Rhône-Alpes, en particulier parce qu’ils n’ont pas à reconstruire d’équipements. Notre piste de bobsleigh fonctionnera 38 ans après, grâce à l’entretien des communes, de la région et du département de la Savoie. Et la même chose pour le tremplin de saut.

Ça, c’est une grande satisfaction. Les Jeux durables, c’est possible.

Il faut souhaiter que la France réussisse les Jeux car c’est un moment d’unité nationale et une formidable opportunité pour toutes les entreprises, de montrer l’image de la France.

Propos recueillis par Julie Guénard d’Agora Managers Groupe et Alexandre Carré d’Agora Médias.

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