Retour de Trump : les conséquences économiques et géopolitiques pour les entreprises européennes ?
Dans ce rendez-vous cross-fonction des Agora DRH, directeurs financiers, directeurs juridiques et directeurs de l’expérience client, l’économiste et essayiste Nicolas Bouzou nous livre une analyse sans filtre de ce que signifie un second mandat Trump pour les entreprises du Vieux Continent.
Ce qui frappe d’abord chez Donald Trump, c’est son style politique hors normes. « Il appartient à la culture de l’entertainment américain », rappelle Nicolas Bouzou, soulignant le fossé qui le sépare des standards européens. Brutal, souvent vulgaire, il ne respecte aucun des codes de bienséance habituellement observés dans la sphère politique. Contrairement à ses homologues français, qui écrivent des livres et se réfèrent à l’histoire, Trump s’exprime comme un promoteur immobilier, y compris dans le Bureau ovale. Un langage populiste, direct, sans filtre, qui déstabilise, mais qui n’a rien d’un hasard.
Car derrière cette communication outrancière se cache une méthode. Trump dit ce qu’il va faire — et il le fait. Cette transparence d’intention, souvent négligée dans les analyses européennes, est l’un de ses traits les plus marquants. Il ne prend pas ses électeurs par surprise : dès 2016, il annonçait que les droits de douane étaient selon lui « le plus beau mot de la langue anglaise ». Il les a appliqués. Il affirmait vouloir réindustrialiser l’Amérique : il a engagé ce processus, notamment en ciblant la Rust Belt, cette ceinture d’États frappés par la désindustrialisation. Ce projet, s’il peut sembler archaïque — visant le retour de l’acier, du charbon, de l’automobile — est en réalité cohérent avec son électorat.
Sur le plan économique, le trumpisme repose sur une doctrine claire : une forme assumée de néo-mercantilisme. Il ne s’agit plus de libéralisme mais d’un interventionnisme étatique affirmé. Les outils envisagés sont lourds : tarifs douaniers élevés, affaiblissement volontaire du dollar, et même, potentiellement, des contrôles de capitaux. Un cadre théorique aujourd’hui marginal dans les grands cercles économiques, mais qui a ses racines dans les pratiques économiques pré-libérales du XVIIᵉ siècle. Trump, à sa manière, applique une forme de colbertisme sans l’avouer.
Pour les entreprises européennes, les conséquences pourraient être majeures. D’abord commerciales : un retour à grande échelle du protectionnisme américain entraînerait mécaniquement des tensions douanières, une révision des chaînes de valeur, une relocalisation forcée de certains segments industriels. Ensuite monétaires : les turbulences provoquées par les déclarations présidentielles sur la Fed ou la politique monétaire peuvent entraîner une volatilité accrue des marchés, avec des effets sur les taux de change, les investissements et la dette. Enfin, géopolitiques : le multilatéralisme serait affaibli au profit d’une logique de rapport de force, où les grandes entreprises devront s’adapter à un environnement plus conflictuel et moins prévisible.
Nicolas Bouzou invite donc les dirigeants européens à écouter, plutôt qu’à s’indigner. Trump n’est pas incohérent : il est radical. Il ne cache pas ses intentions : il les martèle. Il ne trahit pas son électorat : il l’incarne. Et si ses méthodes choquent, elles n’en demeurent pas moins efficaces pour mobiliser une base populaire qui se reconnaît dans ce rejet des élites, dans cette volonté de reconquête industrielle et dans cette défiance vis-à-vis du reste du monde.
Reste une incertitude : Trump croit-il sincèrement à l’efficacité économique de ses politiques ? Pour Bouzou, il en est convaincu. Et c’est peut-être là le plus grand risque pour les économies ouvertes comme celles de l’Union européenne. Car face à un partenaire aussi déterminé, il ne suffira plus de défendre des principes : il faudra adapter ses stratégies.
Alexandre Carré amorce la suite de l’échange en posant une question essentielle : peut-on objectivement analyser ce que Trump a fait pendant son mandat précédent, et en tirer une leçon de réalisme sur sa capacité de négociateur ? En d’autres termes, au-delà du bruit, y a-t-il eu des effets positifs à son action économique ? Nicolas Bouzou reconnaît d’emblée le paradoxe : la réindustrialisation américaine, tant vantée par Trump, est surtout l’œuvre de l’administration Biden. Et elle s’est accélérée grâce à un dispositif fiscal ambitieux : l’Inflation Reduction Act (IRA), mal nommé car son objectif n’est pas de lutter directement contre l’inflation, mais d’inciter fiscalement les entreprises à investir dans des usines aux États-Unis – à condition qu’elles soient décarbonées.
Selon Bouzou, ce crédit d’impôt massif a eu un effet spectaculaire : les mises en chantier d’usines ont littéralement explosé, atteignant un niveau inédit dans l’histoire récente d’un pays développé. Une dynamique vertueuse, donc, enclenchée non par Trump mais par son successeur. Or, les premières intentions prêtées à Trump en cas de retour au pouvoir tendraient plutôt à freiner cette vague d’investissements. Beaucoup d’industriels, notamment français, préfèrent aujourd’hui temporiser, voire reculer, face à l’incertitude politique qu’il incarne.
Trump continue pourtant à jouer la carte de l’intimidation économique, en misant sur des annonces tonitruantes. C’est une méthode inspirée de sa carrière dans l’immobilier. Bouzou le rappelle : Trump a théorisé sa stratégie dans un livre publié à la fin des années 80, The Art of the Deal. Le principe est simple : commencer une négociation en posant des exigences intenables, pour déstabiliser l’adversaire et le forcer à lâcher du terrain. C’est cette logique qu’il applique dans les relations commerciales internationales, comme lorsqu’il annonce des droits de douane à 100 % pour ensuite reculer à 30 %. Mais cette posture de force ne fonctionne que si l’autre partie n’a pas d’alternative. Or, la Chine, principal adversaire commercial des États-Unis, a du temps, de la résilience, et surtout une stratégie de long terme.
Et c’est là, selon Bouzou, que le bât blesse. Trump n’a pas le temps : les élections de mi-mandat arrivent vite, le calendrier politique est serré, et le balancier démocratique menace de rebattre les cartes à chaque échéance. À l’inverse, Pékin peut attendre, construire lentement son influence et exploiter chaque erreur stratégique de Washington.
Alexandre Carré se demande s’il existe un consensus chez les économistes sur l’échec d’un trumpisme économique ? Bouzou répond sans détour. Oui. Dans la communauté académique, il est rare de trouver une telle unanimité, mais elle existe sur ce point : le protectionnisme est économiquement néfaste pour le pays qui le pratique. Si certaines formes ciblées peuvent se défendre – notamment pour protéger des secteurs stratégiques ou innovants – la logique de généralisation des barrières douanières est un contre-sens. Et les chiffres le confirment : avant Trump, les droits de douane américains représentaient environ 3 % de la valeur des importations. Après ses annonces fracassantes, même en tenant compte des pauses et des phases d’apaisement, ce taux est passé à 13 %.
Cela constitue un choc massif pour l’économie américaine, d’autant plus paradoxal que ce sont les grandes entreprises, emblèmes du capitalisme américain, qui en souffrent le plus. Apple, par exemple, fait produire 95 % de ses composants à l’étranger. Or, c’est précisément cette logique d’interdépendance mondiale qui a nourri la croissance de la firme depuis des décennies. En sabotant les principes du libre-échange, Trump fragilise donc non seulement les partenaires commerciaux des États-Unis, mais aussi ses propres champions industriels.
Au final, le projet de Trump n’est pas une modernisation de l’économie américaine, mais une forme de repli. Une descente en gamme, en faveur de secteurs anciens – l’acier, le charbon – au détriment de l’innovation et de l’intégration globale. Une opportunité, peut-être, pour l’Europe, si elle sait se montrer plus agile, plus stratégique, et moins naïve. Car, comme le souligne Bouzou en guise de conclusion, dans un monde de compétition exacerbée, un peu d’opportunisme peut devenir une vertu.
Sur la stratégie de Donald Trump vis-à-vis de l’Europe et plus particulièrement de la France, Nicolas Bouzou ne laisse place à aucun doute : l’ancien président américain affiche un profond rejet de l’Union européenne. Il le dit sans détour, la qualifiant de « pathétique », et reproche à l’Europe d’avoir été conçue pour nuire aux États-Unis. Une anecdote racontée par Jean-Yves Le Drian illustre bien cette hostilité : lors d’une réunion à New York, Trump, visiblement désintéressé, s’est mis à invectiver l’Europe en voyant passer des voitures allemandes dans les rues, se plaignant de ne pas voir de voitures américaines dans les rues de Paris. Cette obsession contre l’Europe rejoint, selon Bouzou, les intérêts de déstabilisation de la Russie, dont la stratégie vise également à affaiblir l’Union européenne.
Sur le plan commercial, Trump ambitionne une montée des droits de douane qui toucherait directement les produits européens, avec en ligne de mire les céréales françaises, les voitures allemandes, le vin français, italien ou portugais, les produits espagnols, etc. Bouzou évoque la hausse des droits de douane qui sont passés de 3 ou 4 % à près de 10 %, ce qui a des conséquences immédiates pour les entreprises européennes. Face à cette pression, il plaide pour une réorientation des efforts commerciaux vers des marchés plus fiables comme l’Inde, le Royaume-Uni, le Canada ou même la Chine, malgré les complexités. Ces pays sont aujourd’hui plus ouverts à la coopération, car ils constatent les limites de leurs propres choix stratégiques.
En ce qui concerne l’impact sur les entreprises françaises, Bouzou prend l’exemple d’un équipementier aéronautique. Pour ce type d’entreprise, la guerre commerciale est un choc à absorber : entre les injonctions américaines de relocaliser aux États-Unis, les écarts de coûts de main-d’œuvre, et les difficultés de recrutement dans un pays en plein emploi, il est quasiment impossible de s’aligner. La conséquence directe est une baisse des marges, même si l’aéronautique reste un secteur porteur à long terme.
Sur l’emploi en France, les liens économiques étant moins forts avec les États-Unis qu’avec l’Allemagne, l’impact est moindre mais bien réel, notamment dans les secteurs comme l’agroalimentaire ou la pharmacie, où les exportations vers les États-Unis subissent une perte de compétitivité liée à l’augmentation des droits de douane. Cela affecte les résultats financiers des entreprises et peut à terme peser sur l’emploi. C’est pourquoi Bouzou insiste sur la nécessité d’un budget 2026 qui renforce les entreprises, non par une hausse des dépenses publiques, mais par une baisse ciblée des dépenses sociales et de l’État, afin de pouvoir reprendre les baisses d’impôts sur la production et stimuler l’économie.
Il insiste également sur le levier crucial que représente la simplification administrative, tant en France qu’à l’échelle européenne. En France, une loi de simplification est en débat mais se heurte à la résistance des parlementaires. Bouzou appelle les entrepreneurs à faire du lobbying pour défendre cette démarche. À l’échelle européenne, des initiatives existent aussi, portées notamment par le Français Stéphane Séjourné.
Enfin, face à l’hypothèse d’un retour de Trump, Bouzou estime que la réaction européenne déterminera l’avenir. Il y voit une opportunité de maturité pour l’Europe, une chance historique d’accéder à une véritable autonomie : économique, financière, diplomatique et militaire. Aujourd’hui encore, entre 70 et 80 % du matériel militaire européen vient des États-Unis, alors même que la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie disposent d’une base industrielle complète. Ce qu’il manque, c’est une capacité de production suffisante et des processus administratifs adaptés à la situation géopolitique actuelle, qui exigent des réponses rapides.
Et malgré toutes ces difficultés, Bouzou reste confiant dans la capacité de la France à rebondir. Il cite l’exemple de la reconstruction de Notre-Dame et des Jeux Olympiques pour montrer qu’avec un cap clair, des normes simplifiées et des financements adaptés, la France sait surprendre le monde et faire preuve d’un dynamisme exceptionnel. Il conclut que les Français sont un peuple fier, qui aime travailler, innover et relever les défis.
Interview réalisée par Alexandre Carré, Directeur de la rédaction Anews Expérience Client









