DAF / CFODRHEXPÉRIENCE CLIENTJURIDIQUE ET COMPLIANCE

Les secrets de la mémoire avec Sébastien Martinez, vice-champion du monde de mémorisation

Comprendre et entraîner sa mémoire avec Sébastien Martinez,

Longtemps considérée comme un don réservé à quelques prodiges, la mémoire est en réalité une compétence qui se travaille et s’entraîne. Champion de France de la mémoire et formateur reconnu, Sébastien Martinez démonte les idées reçues et partage des méthodes concrètes – stratégies mnémotechniques – pour mieux retenir, mieux parler en public et gagner en impact managérial.

Né le 29 mars 1987, ingénieur diplômé de l’École des mines d’Alès, Sébastien Martinez est l’auteur de plusieurs essais* consacrés à la mémoire. Champion de France en 2015, il est également cofondateur et président de l’Association des sports de mémoire, qui organise notamment des compétitions de mémorisation en France.

Une conversation éclairante avec Alexandre Carré sur l’attention, l’apprentissage et les défis cognitifs de notre époque.


Entretien

Alexandre Carré
Je rappelle que tu es spécialiste de la mémoire, coach et formateur. Tu donnes des conférences, et tu es notamment vice-champion du monde 2018. Il existe donc réellement des compétitions de mémoire ! En quoi ça consiste ?

Sébastien Martinez
C’est comme un décathlon : il y a des jeux de cartes, des listes de mots, des trombinoscopes. À chaque fois, il s’agit de mémoriser un maximum d’informations dans un temps donné. Le plus rapide et le plus précis gagne.

Alexandre Carré
Tu as également écrit plusieurs livres, dont La mémoire est un jeuLes champions de la mémoire et Une mémoire de roi. Avant d’entrer dans la technique, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à la mémoire ?

Sébastien Martinez
Je suis devenu l’expert de mon propre problème. Enfant, j’avais de grosses difficultés à l’école, notamment avec la dictée et le par cœur. C’était une vraie souffrance. Pourtant, j’ai fait un bac S avec de très bonnes notes en sciences.

Et en école d’ingénieur, je voulais partir en Inde, mais il fallait réussir le TOEIC. Ma première tentative a été un échec total. C’est là, en 2008, que j’ai découvert sur internet l’existence des championnats du monde de mémorisation. Des personnes capables de mémoriser un jeu de cartes en trente secondes… ça me paraissait complètement fou. Aujourd’hui, le record est à douze secondes.

Cinquante-deux cartes mélangées, mémorisées en quelques secondes, puis restituées dans l’ordre. À l’époque, je trouvais ça inhumain. Puis j’ai appris les méthodes, j’ai progressé, j’ai obtenu mon TOEIC, et en rentrant d’Inde, je me suis dit : ces techniques devraient être enseignées partout.

Et j’ai commencé à les transmettre.


Les trois clés de la mémoire

Alexandre Carré
Avant de parler de mémoire à long terme, est-ce que la mémoire à court terme se travaille ?

Sébastien Martinez
Dans le processus de mémorisation, il y a trois étapes clés : un, comment j’entre dans la mémoire à court terme ; deux, comment je passe dans la mémoire à long terme ; et trois, comment je fais pour y rester.

Il faut donc comprendre que la mémorisation repose sur trois étapes clés.
La première, c’est l’attention : sans attention, rien n’entre en mémoire.
La deuxième, c’est l’association : pour passer du court terme au long terme, il faut créer du lien.
La troisième, c’est la répétition : pour ne pas oublier, il faut s’entraîner.

La mémoire à court terme, en elle-même, ne s’agrandit pas. On ne peut pas augmenter sa capacité, mais on peut améliorer notre présence mentale, notre concentration. Pour cela, il existe de nombreux exercices attentionnels et de gestion émotionnelle. Le stress, le sommeil, l’endurance jouent un rôle important.


Pourquoi on oublie les noms mais pas les métiers ?

Sébastien Martinez
Ensuite, il y a une autre étape : comment entrer dans le long terme. Et là, tout repose sur l’association.

Peut-être que l’on peut prendre l’exemple des noms et des visage. Il existe ce qu’on appelle le paradoxe du boulanger. Les chercheurs ont montré qu’on retient mieux les métiers que les noms de famille.

Quand on entend “boulanger” comme métier, on pense à l’odeur du pain, à une boulangerie, à des souvenirs sensoriels. En revanche, si “Boulanger” est un nom de famille, presque on ne crée aucune image, aucune sensation.

Toute l’astuce consiste à s’autoriser à faire des associations, même absurdes. Se demander : à quoi ce nom me fait-il penser ? Une personne connue, un animal, un objet, quelque chose de drôle. Et plus il y a d’émotion, plus ça s’ancre.

Alexandre Carré
Et c’est ce qui permet de faire entrer l’information en mémoire à long terme.

Sébastien Martinez
Exactement. Ensuite, pour que cela reste, il faut répéter. En compétition, il existe une épreuve avec 30 visages et prénoms à mémoriser. Les meilleurs athlètes mettent 30 secondes pour mémoriser ces 30 visages avec leurs prénoms.

Alexandre Carré
Et quand on doit présenter quelqu’un à une autre personne et qu’on a oublié son prénom ?

Sébastien Martinez
Il existe la technique de Jacques Chirac, un peu maligne : il dit “Rappelez‑moi votre nom”, la personne répond “Sébastien”, et il enchaîne : “Oui, votre prénom, je le connaissais, c’est votre nom de famille que j’avais oublié.”


Discours, management et palais mental

Alexandre Carré
Autre sujet majeur pour les managers ou dirigeants : comment retenir un discours sans notes ?

Sébastien Martinez
Effectivement, parmi les grands défis des dirigeants et des cadres, il y a les visages et les noms et les discours. Un discours, c’est une liste d’idées. Et pour mémoriser une liste, il existe une méthode redoutable : le palais mental, aussi appelé méthode des lieux.

On choisit un lieu familier – son bureau, sa maison – et on place mentalement chaque idée dans une pièce ou à un endroit précis. Chaque lieu devient un repère. Cela permet de parler librement, sans perdre le fil.

Alexandre Carré
Et finalement, mieux on maîtrise sa mémoire, plus on peut s’en détacher.

Sébastien Martinez
Exactement. La mémoire permet la spontanéité. Les meilleurs orateurs paraissent improviser, mais ils sont extrêmement préparés. La maîtrise crée la liberté.


Mémoire et leadership

Alexandre Carré
Tu interviens beaucoup auprès des dirigeants. Quel est l’intérêt managérial de bien mémoriser les prénoms, les visages, les fonctions ?

Sébastien Martinez
Cela renforce énormément le leadership, parce que les gens se sentent considérés, reconnus, en confiance. Or aujourd’hui, la confiance, c’est la base de toute activité humaine. Et puis la mémoire est associative : plus on en sait sur quelqu’un, plus il est facile d’ajouter de nouvelles informations à son sujet. Le prénom est donc un point d’entrée.

Souvent, on me dit : “J’ai 500 personnes, c’est impossible de retenir tous les prénoms.” En réalité, avec des méthodes adaptées, et en y allant par étapes, c’est tout à fait faisable. Pas en une heure, bien sûr, mais sur plusieurs jours, surtout si on dispose d’un trombinoscope pour structurer l’information.

Contrairement à ce que l’on pense, mémoriser 500 collaborateurs est possible avec des méthodes adaptées, du temps et un trombinoscope. La mémoire est associative : plus on en sait, plus il est facile d’en savoir.

La mémoire au service de la prise de parole

Le deuxième enjeu, ce sont les discours. Beaucoup me disent : « J’arrive à faire des discours avec mes notes, mais je voudrais être plus impactant. » L’un d’eux m’expliquait qu’en interview télé ou devant une assemblée, il avait peur de ne pas se souvenir de ce qu’il voulait dire, ce qui le crispait et l’empêchait d’être vraiment à l’écoute.

Après avoir appliqué les méthodes d’association, il m’a dit : « Je me sentais serein sur mes acquis. » Du coup, il écoutait mieux les questions, pouvait les reformuler, voire les orienter vers quelque chose de plus pertinent. Et comme ses associations mentales étaient parfois un peu farfelues, ça le faisait sourire intérieurement, ce qui le détendait et le rendait plus inspirant. On gagne clairement en confiance.

Évidemment, cela suppose de bien connaître son sujet. Il ne s’agit pas d’intervenir sur un thème qu’on ne maîtrise pas. Mais ces techniques permettent de se rappeler plus facilement des exemples, des dates, des chiffres.

Un autre exemple : en conférence, il y a toujours quelqu’un pour poser trois questions d’un coup. Plutôt que de tout noter, j’associe chaque question à un point précis dans la salle : l’estrade, la tête de la personne, un coin particulier. Ça me donne trois repères pour répondre ensuite : “Premier point… deuxième point…” et l’impact sur le public est totalement différent.

Alexandre Carré
Un autre des difficultés, c’est de passer d’une partie de son discours à une autre sans perdre le fil ?

Sébastien Martinez
Eh bien, soit tu fais un palais mental et tu associes chaque partie à un lieu. Ou alors, imaginons qu’on ait une partie sur le “marketing” et qu’on doit enchaîner sur la “météo” : on peut visualiser un graphique (pour le marketing) recouvert de neige (pour la météo). Ce petit pont visuel, ludique, agit comme un caillou du Petit Poucet : il nous guide vers la suite.

Alexandre Carré
Revenons sur les trois clés de la mémoire : être attentif, encoder/associer, puis s’entraîner. Comment fait-on justement pour entraîner son attention ?

Sébastien Martinez : L’attention, c’est aussi une forme d’endurance. Elle se travaille. La méthode Pomodoro, par exemple, est très efficace : 25 minutes de concentration totale, puis 5 minutes de pause. Ce cycle nous entraîne à focaliser notre esprit par intervalles.

En entreprise, on pourrait s’inspirer de cela… Car les réunions s’enchaînent sans respiration. Il faut donc réintroduire de vraies pauses — 10 ou 15 minutes entre deux réunions — pour digérer, se lever, respirer… bref, redevenir humain.

C’est essentiel pour la mémoire : on appelle cela “l’entraînement par récupération” — autrement dit, rappeler l’information plutôt que la relire. Puis, sur le long terme, pratiquer la “révision espacée”. Ces deux principes scientifiques favorisent une mémorisation durable.


Technologies, attention et mémoire

Alexandre Carré
Quel est l’impact des nouvelles technologies sur notre concentration et notre mémoire ?

Sébastien Martinez
Chaque révolution technologique libère du temps. La vraie question est : qu’en fait-on ? Les réseaux sociaux encouragent la passivité, or la passivité est l’ennemie de la mémoire.

Le scroll infini, par exemple, réduit la friction et crée une forme d’addiction. Résultat : on consomme beaucoup, on retient peu, et on se sent souvent moins bien après.

Avec l’IA, le danger est similaire. Si on délègue toute la création, on n’apprend plus. Or apprendre, c’est produire un effort, créer, structurer sa pensée. On cesse d’exercer les circuits cognitifs de l’apprentissage.

J’interviens aussi beaucoup dans le cadre scolaire. Quand on apprend, l’effort est essentiel, et même au-delà : apprendre, c’est produire. Faire une dissertation, par exemple, c’est créer quelque chose, et c’est précisément cet acte de création qui permet l’apprentissage et la structuration de la pensée.

C’est là que se pose immédiatement la question de l’IA générative : si l’on externalise toutes les étapes où l’on doit produire, organiser ou formuler des idées, alors nos apprentissages et notre structuration mentale ne se construisent plus. Elles n’ont tout simplement plus lieu.

L’enjeu est donc de mieux se connaître, de comprendre comment on apprend et comment on fonctionne, afin d’utiliser ces technologies de manière saine. Il y a un double levier : un levier individuel, mais aussi un enjeu collectif. Ces technologies — je pense notamment aux réseaux sociaux — sont construites sur des biais cognitifs, sur des failles de notre fonctionnement cérébral, et elles génèrent des formes d’addiction.

Cela pose la question de la régulation. Certaines pratiques ne devraient pas être acceptées. Un exemple simple : le scroll infini. Son inventeur explique que les utilisateurs — enfants comme adultes — passent beaucoup plus de temps sur une page lorsqu’il n’y a plus de bouton à cliquer. La friction disparaît, la page suivante arrive automatiquement. Ce mécanisme, pourtant très simple, a généré des milliards, mais il participe aussi à nous rendre captifs. Et ce n’est qu’un exemple parmi de nombreuses astuces conçues pour capter notre attention.

Propos recueillis par Alexandre Carré – Agora Média



Afficher plus

Agora Managers

Agora Managers TV est le média des 17 Agora Clubs d'Agora Managers Groupe. Leader dans son domaine et 1er réseau professionnel depuis plus de 15 ans, Agora Managers propose ici les médias issus des rencontres (programmes visio, retex, agora live, workshop)... réalisées sur nos plateaux TV.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page