Comment faire vivre la petite part d’humanité de chacun d’entre nous dans un monde qui change ?
Dans un monde en constante mutation, où la technologie redéfinit nos modes de vie et nos interactions, comment préserver ce qui nous rend profondément humains ? C’est la question centrale qui a réuni nos membres autour du Père Laurent Stalla-Bourdillon, théologien et conférencier, Directeur du Service pour les professionnels de l’information du diocèse de Paris.
Sous la houlette de François Lhémery, avocat et fondateur de l’Agora des directeurs juridiques, et d’Alexandre Carré, directeur de la rédaction d’ANews Expérience client, cette soirée a offert un espace de réflexion inédit sur la place de la spiritualité et de notre humanité dans nos sociétés et particulièrement dans le monde de l’entreprise.
Au programme : une exploration des enjeux philosophiques et anthropologiques de notre époque, de la quête de sens au travail à l’impact de l’intelligence artificielle, en passant par le rôle essentiel de la parole et des relations humaines. Un dialogue riche et inspirant, qui invite à repenser notre rapport au travail et à l’autre dans un monde en mouvement.
Ce rendez-vous exceptionnel, qui s’inscrit dans une série de rencontres initiées par les différents clubs Agora (directeurs financiers, directeurs juridiques, DRH et directeurs de l’expérience client), témoigne d’une prise de conscience collective : l’entreprise de demain ne pourra faire l’impasse sur la dimension humaine et spirituelle de ses collaborateurs.
Alexandre Carré : Vous avez participé en octobre 2024, en tant que représentant de l’Eglise catholique française, au premier colloque sur l’IA organisé par le Vatican et vous allez donc pouvoir nous éclairer sur ce thème et aussi, sur d’autres sujets parallèles. Mais on va débuter avec un sujet un peu plus large : Qu’est-ce qui fait que nous sommes humains aujourd’hui et quelle est rôle de la parole ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Je suis très heureux de passer ce moment avec vous et de vous partager ce qui fait au fond, l’essentiel de mon travail et de ma réflexion. C’est précisément de pouvoir avoir une parole qui porte et qui diffuse dans l’espace public à travers les interactions avec le monde des médias et de l’information, cette part d’humanité qui est en nous et que la réalité de la nature humaine est un impensé contemporain.
Je vous dis cela parce que c’est vraiment quelque chose que j’ai eu l’occasion de mesurer, de toucher du doigt lorsque j’ai été pendant six ans l’aumônier du monde parlementaire. C’est-à-dire que je me suis occupé pendant tout un mandat de la vie de l’Assemblée nationale et du Sénat. Donc, de 2012 à 2018, j’ai observé que la question de la nature humaine, c’est la question de l’être humain.
En tant que tel, de ce qui fait qu’un être humain est un être humain est relativement peu abordé. On se soucie peu de cette question. Au fond, on pense qu’on sait tous ce que c’est qu’un être humain, parce qu’on vit tous et qu’on a tous une vie et que priori, on sait ce que c’est une vie humaine. Et pourtant, précisément, la société dans laquelle nous sommes – c’est-à-dire une société qui est de plus en plus investie par un monde technicien, un monde de la technique ou des technologies – est en train de nous bousculer au sens où les technologies vont plus vite que nous.
Donc on pourrait dire que là, les technologies sont en train d’accélérer une cadence et nous soumet à une cadence dont certains disent qu’elle devient infernale au sens où quand on va s’arrêter, il faut aller respirer, il faut aller se reposer. Et donc, on découvre, par l’effet même de la place des technologies dans notre société qui nous impose une cadence, eh bien que l’être humain a lui même ses propres rythmes.
Et qu’est-ce que c’est que la vie d’un être humain ? C’est d’abord une forme de rythme et on pourrait dire que ce rythme, on l’a d’abord dans une forme de respiration. On va respirer à un certain rythme, donc on a une biologie, on a intérieurement un organisme biologique, un corps qui, parce qu’il est un corps vivant et qu’il soutient notre vie, a besoin de respecter son rythme.
Si on va trop vite, on perd son souffle. Donc la première chose, c’est très heureux de pouvoir réfléchir avec vous à ce qu’est un être humain, à la façon dont on peut le comprendre.
Alors, en m’adressant à vous ce soir, j’ai conscience de la diversité de vos convictions personnelles, philosophiques, religieuses et je ne présume aucune affiliation religieuse préalable. Je vais simplement vous partager deux questions que l’on peut essayer d’honorer.
Qu’est-ce qui nous fait humain ? Et la deuxième question qui vient derrière est ; qu’est-ce qui nous humanise ? Parce qu’autant il y a quelque chose qui fait que nous sommes humains, autant cette humanité en nous a constamment besoin d’être stabilisée parce que cette humanité peut ne pas être stable.
Et d’ailleurs, on voit bien dans notre société que les comportements d’êtres humains finissent par devenir inhumains et qui auraient quelque chose qui fasse que ce n’est pas complètement stable en nous. Il faut se tenir de manière stable pour que notre humanité paraisse. Faute de quoi on vous prendra pour un comportement animal ou un comportement de sauvage ou que sais-je.
Donc la première réalité, si vous voulez bien, c’est d’essayer de se demander : qu’est-ce qui nous fait humain ? Et pour prendre cette question-là, il faut regarder un être humain et considérer qu’il a en lui et que nous avons tous en nous, deux dimensions. Ce qui nous constitue, c’est que l’on a deux dimensions une dimension organique, biologique, corporelle, matériel, tangible.
C’est notre corporéité. Et de ce point de vue-là, nous avons une vie organique qui ressemble à la vie organique de tous les autres vivants, c’est-à-dire de tous les autres mammifères qui vivent. C’est ce qui parfois tend à penser que nous sommes des animaux comme les autres. Mais nous ne sommes pas que de la biologie et un organisme puisque nous disposons en nous d’une deuxième vie.
Cette vie, on a l’habitude de l’appeler la vie de l’esprit, la vie spirituelle, la vie psychique, la vie de la conscience. Et cette vie, elle est vraiment une vie. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on a une grande faiblesse, un point très particulier de notre époque, nous imaginons aisément que le corps produit la vie de l’esprit, c’est-à-dire que le cerveau produit la vie de l’Esprit.
Cette position biblique, théologique, traditionnelle que je viens de définir est assez récente dans l’histoire, parce que tous ceux qui nous ont précédés avaient conscience, d’une certaine façon, qu’il y avait quelque chose que l’on voyait et quelque chose que l’on ne voyait pas. C’est-à-dire qu’il y a de l’invisible dans la nature humaine.
Ce qui fait qu’un être humain est un être humain, c’est qu’il y a une part de visibilité et une part d’invisibilité. Et cet invisible en nous, c’est cette vie de l’esprit. Il va falloir la nourrir. Il y a un grand défi aujourd’hui sur ce sujet, c’est que nous sommes à une époque que l’on pourrait appeler l’ère de la tyrannie de la visibilité.
La visibilité, c’est que n’existe que ce que je vois. Et je suis ce que vous voyez que je suis. Alors ça, c’est chez les jeunes. c’est le selfie qui fait que je me montre et que je donne à voir qui je suis à travers l’image que je renvoie de moi.
Donc nous sommes vraiment dans un règne très fort d’une pression de la visibilité, alors que nous savons tous, par expérience, que nous sommes beaucoup plus que ce que nous voyons que nous sommes, puisque ce qui nous fait vraiment comme personne, ce n’est pas ce que nous donnons à voir, c’est ce que nous pensons. Et ce qui donne de l’épaisseur à une personne, c’est ce qu’elle pense.
Autrement dit, quand vous dites que vous connaissez quelqu’un, vous ne dites pas que vous connaissez quelqu’un parce que vous connaissez sa tête. Vous dites que vous connaissez quelqu’un parce que vous savez ce que cette personne pense. Et il y a en chacun d’entre nous, dans la nature d’un être humain, toute une dimension d’invisibilité qui est la réalité de la pensée de cette personne.
Donc, la première chose que l’on peut dire, c’est qu’un être humain, il est duelle. Il est composé de deux dimensions. Cette deuxième dimension, qui est la dimension de la vie de l’esprit, elle a une particularité, c’est qu’elle est faite pour donner du sens. Car ce qui spécifie l’être humain, c’est que c’est un être qui, pour vivre, a besoin de donner du sens à sa vie.
C’est absolument fondamental. On est les seuls. C’est cela qui nous spécifie, qui nous distingue des autres espèces. La nécessité de donner du sens est aussi vital que la respiration et qu’un cœur qui palpite.
J’insiste beaucoup sur le fait qu’il y a deux dimensions dans notre vie : il y a une vie organique et donc on sait très bien nourrir l’organisme. Et donc là, on a des protéines et des aliments pour ça. Mais on peine à comprendre qu’il faut nourrir l’esprit pour qu’il puisse produire du sens. Il ne le fait pas tout seul et il y a un aliment spécifique à l’être humain qui est nécessaire à sa vie psychique et spirituelle, cela s’appelle la parole.
Et ces paroles, nous allons les métaboliser comme des aliments parce que nous allons pouvoir les réemployer. Et à partir des paroles que nous entendons, élaborer du sens. L’être humain est un petit producteur de sens. En fait, il ne peut pas vivre s’il ne produit pas de sens.
Et je dirais même et je vais aller plus loin pour pousser la réalité. Il vit vraiment à raison du sens qu’il donne aux réalités du monde, aux réalités de sa vie. Donc le sens n’est jamais très prédonné. C’est à nous de donner du sens à l’existence que nous allons vivre et le sens que nous allons tous élaborer progressivement au fil de notre vie.
E ce n’est jamais fait une fois pour toute. On continue de l’enrichir. On continue de corriger ce sens, de trouver des sens nouveaux à l’existence au fil de notre vie. En fait, la parole est comme une autre colonne vertébrale invisible, si bien que cette parole se tient en nous et elle nous tient en vie beaucoup plus que nous ne l’imaginons.
La fonction de la parole, c’est de dynamiser non seulement l’esprit et la vie, mais, en vertu de cette unité de l’être humain, dans sa dualité corps et esprit – on parle d’une unité psychosomatique ou somatopsychique – la parole est capable d’avoir une incidence sur la vie corporelle.
On sait très bien que quand quelqu’un nous dit quelque chose et qu’on lui dit – je ne digère pas ce que tu m’as dit – on utilise le terme typiquement de l’assimilation. Ce que tu m’as dit m’a coupé les jambes. Ça veut dire que ça a eu un effet sur mon propre corps.
Rien ne dynamise davantage l’être humain qu’une parole. C’est extrêmement important parce qu’en fait, là où le cadre de notre société tend à valoriser l’expression corporelle ou la visibilité corporelle, il faudrait rééquilibrer l’embarcation en essayant de redonner du poids à ce qui fait la capacité humaine de penser.
Et on peut dire qu’on est dans une société qui va bien quand les gens pensent, quand on les encourage à penser. Et la pensée, elle est souvent dialoguale, c’est-à-dire qu’il faut dialoguer et échanger avec les personnes.
Donc il faut pouvoir exposer son opinion, entendre l’opinion de quelqu’un d’autre, croiser les points de vue. Ça fait vraiment la richesse des choses.
Pour terminer, sur la question de la parole qui fait vivre de façon assez classique, on distingue deux types de paroles : des paroles qu’on appelle des paroles bienfaisantes, des paroles qui font du bien. C’est encore mieux qu’une parole bienveillante, parce qu’une parole bienveillante, elle me veut du bien et c’est déjà formidable. Mais une parole bienfaisante, c’est une parole qui me fait du bien.
Et si elle me fait du bien un jour, elle me fera du bien encore demain parce que je peux la conserver en mémoire. Et on sait très bien qu’il est important de conserver des paroles qui nous ont fait du bien et qui nous referont encore du bien.
A contrario, il y a des paroles qu’on appelle des paroles toxiques et ce sont des paroles qui littéralement intoxiquent la vie psychique et va intoxiquer la vie du corps.
Et là où je m’étonne toujours, c’est que nous sommes les champions du monde de la traçabilité des aliments ou pour rappeler la pizza qui ne va pas. Ça, on sait faire. Mais on sent bien aujourd’hui qu’on est mis au défi de rattraper la toxicité des paroles, en particulier sur la question des réseaux sociaux et en particulier à l’endroit de la jeunesse, puisque ces paroles circulent et vont avoir un effet psychique sur ceux qui les reçoivent et qu’on n’a pas forcément, quand on est jeune, la capacité de se mettre à distance de ce qu’on entend.
Autrement dit, ce qui fait que nous sommes un être humain, c’est que nous avons une double dimension, corporelle, psychique et spirituelle, et que nous sommes un être de sens et que nous avons besoin de donner du sens et c’est ça qui fait notre humanité.
Alors, encore une fois, le sens n’est pas prédonné et ça n’est pas une malfaçon, parce qu’on pourrait dire : comment se fait-il que ce soit à moi de donner du sens ? Eh bien non. En fait, ça participe de l’accomplissement de mon humanité que de parvenir à donner du sens à mon existence.
Alexandre Carré : Quand on parle de donner du sens à son existence, quelle est la place aujourd’hui de l’entreprise dans l’accomplissement personnel des jeunes collaborateurs qui n’ont pas forcément les mêmes attentes que les générations précédentes ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Je pense effectivement, et on le voit bien, que les générations se suivent et qu’elles arrivent avec des sensibilités différentes à différentes problématiques. C’est aussi parce que le contexte psychosocial dans lequel elles vont grandir est différent. Je n’ai pas souvenir, dans ma propre enfance, d’une sensibilité particulière aux questions écologiques. Il y avait d’autres problématiques.
L’entreprise est en elle-même une institution. Et on peut dire que cette jeune génération arrive probablement en difficulté. Quand je dis en difficulté, c’est en manque de perception des enjeux des institutions comme appartenir à un corps social. Effectivement, ils vont, ils viennent, ils s’attachent, il se détachent, ils vont là où ils leur semblent que le sujet mérite un engagement et un investissement.
Alors pour essayer de répondre de façon un peu systématique et schématique à cette question, je vous propose de considérer que ces millennials, comme chacun d’entre nous, nous vivons à l’intime de trois corps différents.
On vient de regarder la part d’humanité en ouvrant la personne et en découvrant quelque chose en elle d’invisible. Maintenant, on peut regarder cette personne dans son expression sociale et découvrir qu’elle vit avec les autres dans son corps. Donc, c’est un corps charnel. Donc on a tous un corps et on a beaucoup à apprendre de lui, dans ses rythmes en particulier.
On a beaucoup à découvrir sur le fait qu’il nous porte en vie parce que le cœur palpite sans moi. Il me porte vraiment. Mais j’ai besoin de le porter aussi en donnant du sens à ma vie. Donc, chacun vit dans ce corps individuel qu’on appelle un corps charnel.
Jusque-là, tout va bien, mais nous ne pouvons pas vivre dans notre corps charnel, à moins de vivre aussi et en même temps dans un autre corps et grâce à un autre corps qu’on appelle un corps social. Et ça, c’est un invariant de la vie humaine. Le premier corps social qui nous a permis de vivre, c’est la famille où ceux qui ont pris soin de nous au moment de notre naissance.
On vit dans plusieurs corps sociaux simultanément, la société, la famille, le groupe d’amis ou l’entreprise. Donc on a besoin de ce corps social. Parce qu’il nourrit les relations. Et l’être humain est un être de relation. Donc, si on l’isole, si on le coupe sensoriellement de tout, il y a de la déperdition, il ne peut pas vivre.
Nous sommes structurellement des êtres de relations et nous allons nous enrichir dans les relations. Donc les autres sont parfois difficiles à supporter. Mais on ne peut pas dire que les autres sont l’enfer au sens où ils nous font vivre un enfer. En fait, on doit découvrir des richesses en nous et découvrir les richesses dans les autres. Mais on est fait pour vivre ensemble.
Donc le deuxième corps dans lequel nous vivons, c’est ce corps social dont je pense que c’est le grand souffrant de notre époque. Et je vais dire pourquoi.
Ce corps est sous pression et personne ne veut vraiment s’occuper de lui. Aujourd’hui, personne n’arrive à avoir une parole qui le nourrit, qui le fortifie et qui nous dit qu’on en est tous responsables.
Parce qu’autant je suis responsable de mon corps individuel, autant nous sommes collectivement responsables du corps social que nous formons. Donc les problématiques de société aujourd’hui sont des problématiques qui relèvent de la responsabilité de tout un chacun. Mais, et depuis la crise écologique, un troisième corps s’est rappelé à nous, celui dont nous pensions qu’il était là ad vitam aeternam, c’est l’environnement. On l’appelle le corps environnemental ou le corps territorial. Et ce corps, pour le coup, c’est celui qui est la clé de possibilité de notre existence, tant dans notre corps individuel que dans les différents corps sociaux.
C’est lui la condition dite d’habitabilité de la terre. C’est ce corps environnemental. Pour le coup, notre société l’est. Mais toutes les sociétés humaines le sont. Il n’y en a qu’un et il nous abrite tous.
Et donc, c’est un peu comme des poupées russes que je suis en train de vous décrire ici. Un corps, un deuxième, puis un troisième.
Mais ce que je voudrais observer avec vous, c’est que la sensibilité des membres d’une société va se porter plus ou moins sur un corps ou sur un autre. Je peux observer que la génération qui est la nôtre a été très marquée par l’obtention et la requête de droits individuels valorisant le corps individuel, donc des droits catégoriels qui vont permettre à chacun de dire ; C’est ma vie, c’est mon droit, j’ai droit à ça et j’obtiens ce droit sur le corps social, parfois aux dépens du corps social.
Aujourd’hui, on peut dire que l’expression médiatique qui nourrit parfois une forme d’écoanxiété chez les jeunes, relativement à l’avenir du corps environnemental, fait qu’ils sont sensibles à ces problématiques et veulent s’engager et donc donner du sens dans la défense de ce corps environnemental. Donc, ils sont militants, plus engagés sur la possibilité de revendiquer des transformations du droit qui vont venir faire pression sur l’individu et sur le corps social.
Quand on évoque la restriction du nombre de vols en avion par an ou par personne, on voit bien que là, il y a une forme de restriction qui va s’imposer. Donc on veut faire droit au corps environnemental sur le corps social et sur le corps individuel.
Ce que j’observe à la question de la place des millennials dans une entreprise, c’est qu’ils ne mesurent pas la nécessité pour eux d’appartenir à un corps, d’appartenir à une société, d’appartenir à une entreprise, de recevoir des autres dans cette entreprise. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, s’il fallait qu’on arrive à parler à cette génération, c’est que ça n’existe pas des individus sans société. Ce point est très important et je le propose comme une sorte de défi.
Ce ne sont pas des individus qui font des sociétés, ce sont des sociétés qui font des individus. C’est très important de penser dans ce sens-là, c’est-à-dire que nous advenons dans notre individualité parce que nous sommes d’abord portés dans un cadre social et dans un cadre commun. Et vouloir penser que je peux me faire aux dépends ou sans un contexte de société, c’est se tromper.
François Lhémery : Comment concilier les impératifs de rétention et de développement des talents, qui sont au cœur des préoccupations des DRH, avec les aspirations profondes des jeunes générations, dans un contexte où l’entreprise vise la création de valeur et le profit ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Parmi les questions que l’on peut essayer de sentir, c’est quelle sensibilité ont-il à l’importance des relations et des liens avec d’autres ? On sait bien que les jeunes vivent dans des communautés qui sont souvent dans des communautés numériques, qui ne sont pas forcément des communautés physiques. Mais ces communautés, elles sont formées par des causes et donc ils existent à travers différentes causes.
Si l’entreprise peut avoir un service à rendre à cette génération – ce n’est pas forcément payé d’un résultat immédiat – c’est que si elle passe ou part sans avoir eu l’occasion d’entendre quelqu’un lui dire l’importance de la dimension sociale, des relations et de la constitution de ces groupes, de ces corps.
Alors on ne donne pas le même affect à toutes les relations.On tisse des liens différents dans l’entreprise ou dans les réseaux d’amis ou autres. Mais c’est absolument décisif parce que toutes ces relations vont nous faire. À un moment donné, effectivement, on peut changer de cap et se réorienter ou avancer dans sa carrière professionnelle mais il faut toujours que ce soit fait avec une très grande estime et une très grande considération pour la structure juridique et la structure qui existe et qui permet à une société de vivre. Parce qu’on le voit bien aujourd’hui, d’un point de vue du tissu économique, ce sont les entreprises qui font vivre. Donc ces petites unités font vivre un corps social qui s’appelle une nation, qui s’appelle un pays. Donc elle va vivre à raison de.
Et j’aurais presque envie de vous dire que ça se développe ab initio dans les classes. Une classe forme un corps. Je participe à la formation des enseignants dans l’enseignement catholique, et il y a un enjeu d’appartenance de l’ensemble des élèves à un groupe.
Un enseignant est heureux de voir une classe qui fait corps, une société. D’ailleurs, s’il y a du team building dans les entreprises, c’est bien pour faire corps. Mais il faut dépasser le côté artificiel de la chose pour comprendre à quel point c’est absolument décisif. Et on pourrait dire que ça va aller plus loin.
En fait, il faut que ça rejoigne la grande et la vraie considération pour la personne, ce n’est pas simplement pour le niveau de performance, pour le bien être ou quoi. C’est parce que nous sommes des personnes et que nous avons besoin d’être reconnues comme personnes et d’être valorisées comme telles.
François Lhémery : L’IA envahit les entreprises, dans le domaine de l’expérience client, dans les métiers du juridique et autres. Quelle est la place de l’humain en entreprise à côté de ces IA et robots. Quelle l’humanité ?
Laurent Stalla-Bourdillon : On est vraiment dans une révolution technologique qui a des effets anthropologiques. Donc, par effet de contraste, c’est en train de nous redire ce qui nous fait nous-mêmes humains, ce sur quoi il faut qu’on tienne et ce qu’il faut arriver à préserver.
Et donc ça pose quantité de questions. Alors c’est un sujet qui me passionne depuis que les chatbots sont arrivés, parce que les machines qui parlent posent question, puisque je viens de dire que l’être humain est un être de parole et vit de paroles.
Qu’est-ce que c’est cette parole qui, justement, ne vient pas ? On précise bien la différence entre la machine qui parle et l’être humain qui parle.
La machine qui parle, c’est une parole qui ne provient pas d’un corps humain. Donc c’est une parole qui ne provient pas d’une personne.
Et de personne à personne, nous avons une responsabilité l’un à l’égard de l’autre. Le point qui est très important à souligner, c’est que seul l’humain humanise.
N’élevez par vos enfants en les laissant devant des chatbots !
Les expériences ont montré qu’un professeur de langue apprend mieux la langue quand il est en chair et en os devant l’élève que quand on lui met un chatbot qui va le faire répéter.
Qu’est-ce qui apparaît en termes de différence ? Pourquoi est-ce que j’ai besoin d’un être humain et non d’une machine qui ne fera pas d’erreur ? Parce que, comme être humain, je m’humanise dans une relation humaine. Et pourquoi est-ce que je m’humanise dans une relation humaine ? Parce que la personne qui me parle en porte une responsabilité morale par rapport à ce qu’elle me dit. Elle engage sa conscience. Elle engage quelque part son avenir et l’avenir d’une personne, c’est son avènement dans un être de vérité, de bonté. Si tu me crois dans ce que je te dis et si tu me fais confiance, c’est que je gagne ta confiance et c’est qu’il y a un enjeu pour moi d’advenir dans un être vrai.
L’être humain est engagé dans un avènement de responsabilité de la vérité de ce qu’il dit. Il faut qu’il soit dans ce qu’il dit. Dans la machine qui parle, il n’y a personne. Et comme il n’y a personne, il n’y a aucune responsabilité à votre égard. Alors c’est parfait que vous soyez confiant dans la performance algorithmique qui a travaillé et qui vous permet d’être sûr que vous avez une garantie.
OK, servez-vous de ça comme un outil. Ce sont des outils et il faut que ça reste des outils. Donc on va se servir d’outils formidables.
Mais c’est notre travail de ne jamais perdre de vue qu’on a affaire à des outils et que nous, êtres humains, nous avons besoin d’une présence d’une personne.
Donc je répète, la machine parle sans corps et donc elle parle sans souffle. C’est très important cette question-là, parce que les machines peuvent parler sans jamais se fatiguer. Moi, au bout d’une demi-heure, je vais avoir la voix qui baisse et je vais commencer à me fatiguer. Ce qui veut dire qu’il y a quelque chose dans ma parole qui procède tout entier de mon corps.
C’est assez extraordinaire de penser qu’un être humain, ce n’est pas qu’un organisme biologique qui vit. On se rend compte, avec ces machines qui parlent, que l’être humain est vraiment structurellement et corporellement finalisé par le fait de parler. Vous n’existez pas simplement pour respirer. Votre respiration porte votre parole. C’est assez extraordinaire quand on y pense. Bien sûr que je respire pour oxygéner mon organisme.
Mais chez l’être humain, le souffle emporte une finalité supérieure que celle simplement de l’organisme, c’est celle de l’échange, c’est celle de la parole. Autrement dit, si nous sommes verticalisés avec deux poumons qui sont suspendus et attachés à la colonne, c’est que nous puissions, en respirant, en expirant, parler. Je parle toujours sur l’expiration de ma parole. C’est quelque chose d’assez extraordinaire quand on y pense.
Autrement dit, pour que vous soyez nourri par la parole, il faudrait que cette parole sorte d’un corps humain, d’une personne humaine qui en porte une responsabilité personnelle. C’est vraiment très important et je vais aller plus loin par rapport à ça, dans nos relations où nous allons passer un temps croissant exposés à des machines.
La machine va devenir empathique. Vous savez sans doute qu’on est en train de passer d’une captation de l’attention à une captation de l’affection. Et cet agent va nous parler de telle sorte qu’il va aller chercher nos affects.
Mais prenons le cas ultime de la grande peine de l’être humain, la peine de la solitude, du deuil, de la tristesse. Et chacun sait sans doute et l’a vécu dans son expérience personnelle que quand quelqu’un ne va pas bien, parfois, ce n’est même pas la parole qui va consoler, c’est strictement la présence.
Tu souffres, je viens près de toi. Ou ta présence me rassure, ta présence me console. Je n’ai pas besoin que tu me parles. Ta présence à elle seule est une parole. Et donc le summum de la parole de l’être humain, c’est sa présence. Et je crois qu’il faut qu’on redécouvre ça.
C’est que la richesse de nos personnes, ce sont des présences les unes aux autres. Nous nous faisons le cadeau d’une présence, même si je ne dis rien. Et donc là, on peut redécouvrir dans ce cas extrême, à quel point la présence de quelqu’un est un trésor absolument inestimable.
Et je crois qu’il faut même en entreprise, même si on a l’habitude de se côtoyer ou si on se retrouve les uns les autres après le Covid, c’est de redécouvrir que la présence de quelqu’un, est quelque chose d’une grandeur inestimable.
Laurent Stalla-Bourdillon : Quels conseils donneriez-vous pour développer notre petite part d’humanité, notamment dans l’entreprise ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Alors, cette part d’humanité, en fait, c’est toute notre humanité. Nous sommes tout entier humain. Ce que je vous propose, c’est d’opérer une sorte de transformation du regard que l’on porte sur une personne, sur les personnes en général au quotidien.
En fait, on sait qu’on se connaît dans l’entreprise, par les effets de la hiérarchie, des responsabilités des uns et des autres, des performances, de la pression, des tas de choses qu’il y a. Mais dans tous les cas, j’ai envie de vous dire qu’il faut sauver dans l’entreprise l’humain qui se trouve en chacun d’entre nous.
Il faut sauver cette dimension d’humanité qui se trouve dans chacun des collaborateurs. Je pense que c’est vraiment quelque chose de très important parce que sinon, on pourrait très vite indexer les gens et les mettre sous pression à partir des performances des machines. Parce que finalement, l’écrasement deviendrait celui-ci.
Donc quand on regarde une personne, à quoi on a affaire ? On a affaire à un grand mystère d’une personne sur son chemin personnel d’existence, qui est en train d’essayer tous les jours de donner du sens à son existence.
On ne se le dit jamais, parce qu’on pense que ce n’est pas une question que l’on a à se poser. Tout le monde est censé savoir. Mais non !
La grandeur de chaque personne, c’est un mystère très profond d’une vie qui, constamment, essaie de s’éveiller, de trouver du goût à l’existence. Parce que je pense qu’on a tous une responsabilité importante d’aider les autres à trouver du goût à leur existence.
Parce que parfois, la vie perd sa saveur et que l’on a de la considération à avoir. Donc j’ai envie de vous dire : regardons-nous comme des personnes qui, chacune, porte une certaine représentation du monde du sens, un désir profond d’être aimé, d’aimer et de donner de l’affection.
Et cette affection se dit à travers la très grande considération que l’on peut avoir les uns pour les autres.
Alexandre Carré : Et concrètement, ça se transmet comment ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Ça se transmet en brisant la glace, quand les circonstances se présentent. Il ne faut pas les forcer nécessairement, mais de nommer la chose. Nommer, c’est-à-dire de mettre en mots, de faire surgir à un moment le fait que oui, on se pose des questions.
Oui, on a des questions. Oui, il nous est arrivé des choses. Oui, on s’interroge. Je dis souvent qu’une personne qui se pose des questions et qui partage ces questions à d’autres, non seulement, il ne fait pas offense à l’autre en posant ces questions parce que ces questions sont déjà présentes dans l’intime de la personne, mais au contraire les libère.
En fait, on libère cette part d’humanité qui est en nous quand on accepte de la poser, peut-être avec confiance, sous le regard de quelqu’un d’autre et d’avoir cette considération encore une fois pour ça. Il faut nommer la chose. Si on ne nomme pas, on invisibilise.
Ayons la simplicité de pouvoir dire. Les personnes sont riches de ce trésor intime qu’elles portent en elles.









