CES de Las Vegas 2026 : les innovations qui vont redéfinir la Supply Chain
De retour du CES de Las Vegas 2026, François Deprey, associé chez SprintProject (Veille stratégique-Open innovation-Management de projets) nous livre un regard éclairé sur les innovations qui redéfinissent l’industrie et la technologie.
Entre création d’écosystèmes technologiques, multiplication des fournisseurs de briques tech et partenariats stratégiques, il analyse le leadership américain et asiatique face à une Europe en retrait.
Le CES révèle ainsi des avancées majeures en robotique humanoïde, en puissance de calcul, en physical AI et edge AI, mais aussi dans les véhicules autonomes, les energy management systems, les lunettes connectées ou encore jumeaux numériques.
Un salon qui a frappé François Deprey par la maturité et la pertinence des innovations présentées, confirmant que ces technologies sont déjà en capacité de transformer concrètement entreprises et usages au quotidien.
ENTRETIEN
Laurent Courtois :
On va voir quels sont les grands enseignements de ce CES 2026, mais d’abord, de quels pays viennent principalement les entreprises ?
François Deprey :
Ce sont des entreprises du monde entier mais il y a aujourd’hui une vraie polarisation : Asie, Chine principalement, Corée du Sud très présente, et États-Unis. La visibilité de l’Europe en termes d’avance technologique a, elle, un peu évolué.
Sur les grands enseignements qu’on a pu observer, on constate une concurrence technologique de plus en plus écosystémique. Les chaînes de valeur continuent de se renforcer :
- les barrières à l’entrée technologique baissent,
- tandis que celles à la sortie se renforcent.
C’est une tendance ancienne, mais qui se concrétise largement aujourd’hui. On peut prendre l’exemple d’Uber, qui a racheté une société pour valoriser ses données.
Concrètement, lorsque vous travaillez sur la mobilité ou les véhicules autonomes, vous avez besoin d’énormément de données pour entraîner ces systèmes. Uber, bien sûr, collecte une quantité massive de données issues de ses chauffeurs, et a décidé d’en faire un service permettant à d’autres acteurs d’entraîner leurs modèles de conduite autonome.
Un autre est celui de Sharpa, une entreprise chinoise qui n’existait pas il y a trois ans et qui agit comme assembleur de briques technologiques dans la robotique humanoïde.
Aujourd’hui, si vous voulez vous lancer dans le véhicule autonome, vous pouvez trouver des acteurs qui fournissent des briques technologiques que vous assemblez. Vous devenez alors, assez facilement, un assembleur de solutions complètes.
C’est pour cela qu’on dit que les barrières à l’entrée technologique s’abaissent : il existe désormais de nombreuses briques “sur étagère”. Bien sûr, cela nécessite de l’ingénierie, mais le principe est là.
En revanche, cela impose de travailler en écosystème. Le meilleur exemple est Nvidia, qui conclut des accords quasiment chaque semaine avec de nombreux acteurs et opérateurs.
Il s’agit notamment de sécuriser l’accès aux puces. On retrouve ici une logique similaire à celle du “Intel » il y a quelques années : créer des écosystèmes technologiques.
Lors des keynotes, par exemple celle de Siemens que l’on a vue, on voit clairement ces logiques à l’œuvre où les intervenants montent sur scène avec tout un ensemble de partenaires, chacun représentant une brique technologique.
On a déjà connu cela dans le cloud, avec Microsoft notamment. Aujourd’hui, cela signifie que l’entrée dans la technologie passe presque systématiquement par des partenariats.
Les entreprises doivent orchestrer différentes briques technologiques entre elles. C’est un enjeu majeur pour celles qui souhaitent se saisir de ces innovations.
Cette notion de puissance de calcul, et des puces en particulier, reste la pierre angulaire du hardware, même du petit hardware. C’est un élément absolument central.
Laurent Courtois : On est déjà dans la nanotechnologie sur les puces.
François Deprey :
Oui, et c’est assez bluffant. Les performances en termes de puissance de calcul sont impressionnantes.
Pour revenir à votre question sur les marchés, on observe une bipolarisation :
- leadership américain sur l’IA notamment générative (puissance de calcul – attractivité des compétence -plateforme d’orchestration…)
- leadership asiatique, Chine, Corée du Sud, Japon, Taiwan (véhicule autonome, robotique, IA, énergie, déploiement à grande échelle…)
- Et une montée en puissance très rapide de la Chine.
Il y a encore cinq ou dix ans, on disait que la Chine copiait les technologies occidentales. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : elle a pris de l’avance sur de nombreux sujets, notamment les batteries.
Et cela se voit aussi dans les véhicules autonomes et la robotique. C’est assez impressionnant. Beaucoup ont vu ces vidéos du Nouvel An chinois avec des chorégraphies de robots humanoïdes.
On peut encore s’interroger sur les cas d’usage concrets, notamment dans les métiers, mais une chose est sûre : les progrès sont rapides. Ce qui semblait encore anecdotique il y a peu est aujourd’hui bien réel.
Encore une fois, ces avancées reposent sur l’assemblage de briques technologiques variées, combinées aux progrès de l’IA et de la puissance de calcul.
Il y a dix ans, au CES, les entreprises chinoises étaient en périphérie, souvent avec des produits simples comme des coques de téléphone intelligentes.
Aujourd’hui, au cœur du salon, notamment sur les stands de robotique humanoïde, la majorité des entreprises sont chinoises. Le changement est spectaculaire.
Il reste quelques acteurs américains, comme Boston Dynamics, mais globalement, la dynamique est très forte côté asiatique.
Ce qui frappe, c’est la vitesse d’apparition de nouveaux acteurs : on découvre des entreprises qui n’existaient pas il y a six mois.
Laurent Courtois : Comment analysez-vous ce phénomène, notamment l’avance des entreprises chinoises ou asiatiques par rapport aux européennes ?
François Deprey :
Cela s’explique par des investissements de long terme sur certains domaines technologiques. Ces choix stratégiques finissent par payer. Aujourd’hui, ces acteurs sont devenus les moteurs de l’innovation, alors qu’ils étaient auparavant dans une logique de copie.
Il y a peu d’acteurs européens et cela pose des questions importantes, notamment en matière de souveraineté et de capacité à tester les technologies.
Sur la transition énergétique, on observe aussi une forte domination chinoise, notamment sur les batteries. Le hardware arrive globalement à maturité : on voit désormais des cas d’usage concrets, notamment avec l’électrification, dans un contexte de tension énergétique.
Les technologies sont compétitives, avec des modèles économiques intéressants, par exemple pour ceux qui produisent et revendent de l’énergie.
En revanche, certains équipements comme les bornes ou les panneaux solaires sont moins visibles au CES, car considérés comme matures. Ce n’est plus une question d’innovation mais d’adoption d’usages.
En revanche, on voit émerger des solutions software, comme les “energy management systems”, qui permettent de piloter l’ensemble de ces infrastructures.
C’est un enjeu clé, notamment en termes d’interopérabilité entre différents systèmes.
On peut comparer cela aux WMS ou TMS, mais appliqués à l’énergie : l’enjeu est d’harmoniser des systèmes et hardwares hétérogènes.
Laurent Courtois : Un peu comme dans l’IT avec des API.
François Deprey :
Le gros sujet que nous avons identifié, qui était d’ailleurs au cœur de la thématique du CES, présente de nombreux intérêts, notamment pour les applications dans l’industrie, la logistique et la supply chain.
En réalité, la puissance de calcul permet aujourd’hui de faire évoluer l’intelligence artificielle : on passe d’une IA en mode cloud, portée par de gros serveurs, à une IA embarquée.
C’est ce qu’on appelle la “physical AI”, qui consiste à intégrer l’intelligence dans un ensemble de devices, très variés. C’est particulièrement important pour les robots et la robotique en général.
L’idée, c’est d’atteindre une forme d’autonomie de fonctionnement, avec une puissance de calcul suffisante pour que ces devices puissent opérer de manière autonome.
Cette approche devient progressivement un véritable mode de fonctionnement, déjà bien développé dans l’industrie.
On le verra, cela a des impacts notamment sur des concepts comme le jumeau numérique.
Plus largement, l’IA, et en particulier l’edge AI, correspond à cette capacité à embarquer l’intelligence directement dans les systèmes, pour servir de nombreux usages, y compris dans les entrepôts.
Donc on a également des performances de puce qui fonctionnent aussi sur des device un peu en mode autonome qui n’ont pas forcément besoin de se connecter au réseau pour fonctionner. Donc ça, ça a des applications assez intéressantes à plein d’égards.
La puissance de calcul continue d’évoluer très rapidement, dans la lignée de la loi de Moore.
En revanche, un point de vigilance subsiste : il est nécessaire de sécuriser l’accès aux puces, car des tensions sur la production pourraient apparaître dans les 18 prochains mois.
On observe également des problématiques énergétiques : les data centers consomment énormément d’énergie et génèrent des émissions significatives.
La maîtrise de l’énergie devient donc un enjeu central.
Enfin, les partenariats avec des acteurs comme Nvidia deviennent stratégiques pour sécuriser l’accès à la puissance de calcul. On voit ainsi des entreprises industrielles comme Siemens, Bosch ou même L’Oréal nouer des partenariats avec Nvidia pour sécuriser et garantir leurs capacités technologiques.
Il existe même des enjeux géopolitiques : Nvidia ne peut pas vendre librement toutes ses puces, afin de préserver les intérêts stratégiques américains.
Laurent Courtois : Quels sont les applicatifs de toutes ces tendances pour la supply chain ?
François Deprey :
Sur ce point, on reste sur des technologies encore assez génériques et relativement peu matures, mais on peut déjà identifier plusieurs tendances.
Premier l’exemple Waymo : le véhicule autonome existe déjà. On le voit notamment en taxi à San Francisco, mais aussi en test à Las Vegas, avec des résultats assez bluffants.
Aujourd’hui, les véhicules autonomes fonctionnent en Chine. Nous avons rencontré deux entreprises, Neolix et Zélos, qui exploitent déjà plus de 15 000 véhicules autonomes en circulation.
Laurent Courtois : Pour donner un ordre de grandeur, c’est l’équivalent d’environ la moitié de la flotte d’un grand groupe français comme Veolia ou La Poste.
François Deprey :
Exactement, c’est énorme. Et surtout, ce n’est plus de la science-fiction. Ce qui nous impressionne encore en Europe est déjà largement déployé ailleurs.
Cela pose plusieurs questions. D’abord, ces entreprises – Neolix, Zélos – sont à la fois assembleurs de solutions et opérateurs de voitures autonomes. Autrement dit, elles font à la fois le rôle d’un constructeur et celui d’un exploitant, comme Peugeot et La Poste réunis.
Pour les acteurs qui veulent anticiper ces tendances, notre recommandation est claire : aller observer sur place, tester dans ces pays. En Europe ou en France, cela reste difficile à cause des réglementations, qui ne permettent pas toujours ces expérimentations.
Mais c’est un vrai sujet car ces acteurs prennent une avance considérable :
plus ils déploient, plus ils collectent de données, et plus ils améliorent leurs modèles.
Les contraintes réglementaires sont différentes, notamment en Chine, ce qui permet d’avancer plus vite, même si certaines questions juridiques sont moins débattues. Donc cela crée un décalage : comme on teste moins en Europe, on prend du retard.
Deuxième cas d’usage : la voix et les lunettes connectées. On en parlait déjà il y a quelques années, mais aujourd’hui plusieurs briques technologiques arrivent à maturité.
Il y avait énormément de lunettes connectées au CES cette année :
- paiement via les lunettes,
- amélioration du son, réduction du bruit, etc.
Cela ouvre des cas d’usage intéressants, notamment en logistique.
Ayant travaillé dans le domaine du code-barres et des scanners, je pense que les douchettes pourraient progressivement être remplacées par ces nouveaux devices.
Avant, le problème des lunettes était le décalage entre les yeux et l’affichage, ce qui provoquait de l’inconfort. Aujourd’hui, les systèmes suivent les mouvements de la tête et des yeux, ce qui améliore nettement l’expérience.
C’est encore immature, mais d’ici deux à trois ans, on peut s’attendre à des usages très concrets.
Autre sujet majeur : la robotique et accélération de l’apprentissage.
On voit énormément de stands avec des briques technologiques déjà relativement matures, et des cas d’usage qui commencent à se déployer. Les entreprises qui ont déjà travaillé sur l’automatisation et la robotisation seront clairement avantagées pour les prochaines étapes.
On observe notamment de fortes améliorations sur la préhension des robots et les retours de force. Par exemple, certains robots sont capables de manipuler des objets très fragiles comme un origami, puis juste après des objets rigides.
C’est quelque chose qui n’existait pas il y a quelques années. Aujourd’hui, les robots humanoïdes peuvent sembler encore lents ou imparfaits, mais à force d’entraînement, les performances progressent rapidement.
À court terme, cela ne remplacera pas toutes les tâches humaines, mais sur certains usages, des solutions commencent à émerger. On voit aussi des acteurs, notamment chinois, s’implanter en Europe, avec des structures commerciales locales.
Enfin, dernier sujet clé : le jumeau numérique.
Déjà très utilisé dans l’industrie et la construction, il évolue aujourd’hui vers des modèles beaucoup plus dynamiques. On passe de simulations statiques à des simulations massives et dynamiques, rendues possibles par la puissance de calcul.
On peut désormais exploiter des données complexes de traçabilité et de flux pour planifier, anticiper et simuler à grande échelle. Aujourd’hui, le S&OP, cher à certains d’entre vous, c’est beaucoup plus des réunions finalement que vraiment des outils aboutis de simulation.
Mais les outils arrivent. On peut s’attendre à l’émergence rapide de solutions avancées de modélisation et de simulation pour la supply chain.
Mais il y a un point clé : la qualité et la gouvernance des données. Même avec une forte puissance de calcul, sans données propres, fiables, cela ne fonctionne pas.
Exemple avec Bosch, qui a travaillé pendant plusieurs années pour structurer ses données. Aujourd’hui, les entreprises disposent de nombreux systèmes (CRM, ERP, WMS, TMS), souvent cloisonnés. Même avec un data lake, il manque souvent une couche sémantique commune, ce qu’ils appellent une “semantic stack”, permettant d’unifier les données, développer des applicatifs, des outils d’IA.
La réalité, c’est que les données restent souvent dispersées, avec une gouvernance complexe.
Conclusion : il faut s’y mettre dès maintenant.
Car d’ici trois à quatre ans, des solutions très avancées seront disponibles, et il serait dommage de ne pas être prêt à les déployer et les exploiter.
Laurent Courtois :
La data, ce n’est pas nouveau, on parle d’“or noir” depuis des années. Comment expliquer que les entreprises n’en aient pas encore fait un levier stratégique à la hauteur de son potentiel ?
François Deprey :
Je pense qu’elles l’ont prise en compte. Mais si on reprend l’analogie de l’or noir, elle est très juste : aujourd’hui, la donnée est encore brute, elle sort du puits, elle n’est pas raffinée.
Le problème, c’est que vous avez différents types de “pétrole” : du gaz de schiste, du pétrole classique, etc. Autrement dit, on mélange aujourd’hui des données issues de sources très différentes, de SI différents, souvent à l’échelle internationale, avec des formats et des structures hétérogènes.
Le manque d’interopérabilité empêche encore d’aller un cran plus loin dans les usages.
Toutes ces technologies sont extrêmement intéressantes et permettent déjà beaucoup de choses. Mais le véritable prérequis reste la gouvernance des données.
Et il faut bien reconnaître que c’est un sujet que beaucoup d’entreprises ont parfois laissé de côté, notamment parce qu’il est complexe.
Le data management, ce n’est pas seulement de la technologie : ce sont des processus, des règles, qu’il faut définir, appliquer et maintenir dans le temps.
Et il y a aussi le cas des entreprises qui ont grandi par acquisitions : elles récupèrent des systèmes d’information très différents, parfois incompatibles.
Si ce travail d’harmonisation n’est pas fait dès le départ, cela devient très compliqué par la suite. C’est donc un sujet majeur, mais qui n’est pas uniquement technologique. C’est avant tout une question de process et d’organisation.
Et c’est ce qui permettra, ensuite, de déployer des technologies plus avancées.
On a fait souvent le CES et cette année, on a été particulièrement impressionnés par la pertinence et la maturité de certaines innovations présentées.
Propos recueillis par Laurent Courtois, General Manager du Pôle Supply Chain / Flotte auto et Mobilités – Agora Managers Groupe




