SUPPLY CHAIN MANAGEMENT

La supply chain, n’est-elle pas le demi de mêlée de l’entreprise ? Avec Dimitri Yachvili.

🇫🇷 Equipe de France de rugby 🏉 Vice-champion du monde 🛡️ 2 Boucliers de Brennus 🏆 2 Grands chelem 📣 Consultant France TV, Dimitri Yachvili est l’invité d’honneur de l’Agora Supply Chain Management.

Une question originale est posée : la supply chain n’est-elle pas le demi de mêlée de l’entreprise ? Pour explorer ce parallèle, qui de mieux que Dimitri Yachvili, ancien demi de mêlée du XV de France, consultant rugby France TV, mais également Ambassadeur d’Agora Managers Groupe.

Avec lui, nous analyserons trois grands axes de la supply chain à travers le prisme du demi de mêlée : la gestion des flux (financiers, physiques et informationnels), l’optimisation de la chaîne d’approvisionnement et la prise de décision stratégique. Un éclairage passionnant où rugby et logistique se rejoignent sur le terrain de la performance.

Jérôme Papin : En préparant cette émission Dimitri, tu me disais qu’il y avait de véritables similitudes entre le rôle de demi de mêlée au rugby et la gestion de la supply chain.

Dimitri Yachvili : Absolument ! Le demi de mêlée est au cœur du jeu, un véritable chef d’orchestre. Il connaît toutes les combinaisons, maîtrise les stratégies et coordonne les actions de l’équipe. Il a une vision à la fois rapprochée—en introduisant le ballon en mêlée—et une vision périphérique pour anticiper les mouvements de ses coéquipiers et des adversaires.

JP : Pour mieux comprendre, affichons la composition d’une équipe sur le terrain. Dimitri, peux-tu nous l’expliquer ?

Dimitri Yachvili : Bien sûr ! Les numéros 1 à 8 forment le « pack d’avants », les joueurs de la conquête. Ensuite, il y a le numéro 9, le demi de mêlée, qui introduit et extrait le ballon de la mêlée avant de le transmettre au numéro 10, le demi d’ouverture. Ce dernier organise le jeu en direction des trois-quarts, qui portent les numéros 11 à 15.

On a tendance à dire dans le rugby que le huit de devant gagne l’argent, le ballon, les trois quarts le dépensent et toi, au milieu, tu fais quoi ? Le livret A ?

Au rugby, le jeu commence avec les avants, véritables piliers des phases de conquête telles que la touche et la mêlée. La qualité du ballon issu de ces phases est déterminante : sans une bonne sortie de mêlée ou de touche, il est difficile pour le 9, le 10 et la ligne de trois-quarts de développer le jeu et de marquer des points. C’est pourquoi le demi de mêlée doit posséder une technique individuelle parfaite pour transmettre le ballon avec précision au demi d’ouverture qui pourra alors, à son tour, mettre du rythme dans le jeu et lancer sa ligne de trois-quarts.

JP : C’est une belle transition vers notre parallèle avec la supply chain puisque tout repose sur une bonne gestion des flux financiers : le bon prix, le bon marché, le bon transporteur.

Dimitri Yachvili : Exactement ! Le demi de mêlée joue un rôle central. Il est le régulateur et a une vision stratégique du match car, selon le profil de l’équipe adverse, ses forces, ses faiblesses, il a élaboré une stratégie avec le staff et ce que l’on appelle l’épine dorsale du jeu : le 2 (talonneur), le 8 (troisième ligne centre), le 10 (ouvreur) et le 15 (arrière).

Par exemple, si nous affrontons une équipe lourde, la stratégie sera de déplacer le ballon pour les fatiguer. C’est au demi de mêlée d’adapter les combinaisons, d’annoncer les lancements de jeu pour exploiter cette faiblesse.

Donc il est concentré sur la stratégie, sur son adversaire, et si le demi de mêlée a souvent la tête baissée pour ramasser le ballon, il doit toujours avoir une vision périphérique pour voir en totalité de tout ce qui se passe sur un terrain.

Mais il ne suffit pas de planifier. Une fois sur le terrain, il faut être capable d’adapter la stratégie en fonction des événements : un joueur fatigué ou un carton jaune qui réduit l’équipe à 14. À 14 contre 15, tu ne fais pas courir ton équipe.

JP : Comme dans la supply chain, il faut donc anticiper les imprévus : notamment les conditions météo…

Dimitri Yachvili : C’est la même logique au rugby ! La météo influence énormément les stratégies puisque l’on joue en extérieur. Si toute la semaine nous avons préparé un jeu rapide, et que le jour du match il pleut, nous devons tout repenser. Un ballon glissant signifie moins de jeu au large, moins de passes longues, plus de jeu d’occupation au pied, plus de chandelles. Et on va utiliser la puissance des avants, les faire travailler plus en jeu serré.

Et à Biarritz, par exemple, nous prenions même en compte la marée, car elle influençait le vent sur le terrain. Jouer face à l’océan en première mi-temps permettait d’avoir le vent dans le dos en seconde période, un atout pour gérer l’effort physique et occuper le terrain.

C’est cette adaptation qui est importante pour un demi de mêlée parce qu’il est censé avoir toute la stratégie en poche et l’utiliser ensuite. C’est pour cela que c’est un poste stratégique et très excitant. Et je ne dis pas ça uniquement parce que j’étais numéro 9 !

JP : Comme pour un directeur d’exploitation, l’objectif final, ce n’est pas que les produits restent dans les camions, mais qu’ils arrivent en rayon. En rugby, c’est pareil : le but, c’est de marquer.

Dimitri Yachvili : Exactement. Chaque début de saison, les objectifs sont définis par le président et le staff. Mais au fil des semaines, il faut ajuster en fonction de la dynamique de l’équipe.

Si on enchaîne cinq victoires, tout roule. Mais après une défaite, on peut se mettre dans une spirale négative et il faut parfois revoir son système de jeu pour redonner confiance aux joueurs. Une saison, c’est un marathon : le Top 14 dure 10 mois, de septembre à juin. Il faut gérer l’intensité, les temps de récupération, et s’adapter en permanence.

Nous ne pouvons pas jouer deux fois par semaine car notre corps ne le supporterait pas. Nous devons espacer nos matchs d’une semaine, mais cela passe très vite : nous travaillons pendant la semaine et jouons le samedi. Le dimanche et le lundi sont consacrés à la récupération du match précédent. Et nous commençons à préparer le match suivant le mardi ou le mercredi. Le jeudi est notre jour de repos et le vendredi, nous avons un entraînement léger. Tout cela est très condensé, très rapide, tout s’enchaîne. »

JP : Cela rejoint encore la supply chain, qui repose sur une gestion fine des informations : production, achats, livraison… En tant que demi de mêlée, tu es au centre des prises d’informations, auprès du coach, des équipiers ou même de l’arbitre.

Dimitri Yachvili : Absolument. Il est au cœur de toutes les discussions et de la communication. Il a la vision de toutes les contraintes qu’il doit gérer et fait aussi le lien entre les avants, qui sont souvent la tête baissée en mêlée, et le reste de l’équipe.

Quant à l’arbitre, il échange souvent avec le demi de mêlée, car il est au cœur du jeu et doit faire passer les consignes aux autres joueurs.

JP : Dans l’entreprise, quand quelque chose ne va pas, on pointe souvent la supply chain. En rugby, est-ce pareil avec le demi de mêlée ?

Dimitri Yachvili : Alors à mon époque, un peu moins maintenant, lorsqu’il y avait une défaite, le numéro 9 et 10 étaient les fusibles.

JP : Passons maintenant à l’optimisation de la chaîne d’approvisionnement. Il ne suffit pas de livrer, il faut aussi maîtriser les coûts, anticiper la demande, gérer les ressources, les périssables… En rugby, cela revient à gérer l’énergie du collectif.

Dimitri Yachvili : Tout à fait. Pour nous, c’est notre santé physique qui est périssable. Le demi de mêlée, en particulier, doit être vigilant à cet égard, car il est constamment sollicité sur le terrain. Il court énormément, pas forcément vite, même s’il y a des extraterrestres comme Antoine Dupont et doit toujours se trouver au cœur de l’action, là où se situent le ballon ou les rucks.

Au-delà de l’aspect physique, le demi de mêlée doit être capable d’analyser rapidement les situations, de comprendre les forces et les faiblesses de son équipe, notamment des avants. Il doit être à l’écoute de leurs sensations, de leurs difficultés éventuelles, et adapter la stratégie en conséquence. Si les avants sont dominés, il peut être judicieux de moins les solliciter et de privilégier d’autres options de jeu.

Par exemple, si on est dominé en mêlée, on élabore une stratégie pour y passer le moins de temps possible. D’ailleurs, si vous regardez le rugby moderne ou en ce moment, le Tournoi des six Nations sur France Télévisions, vous remarquerez que les mêlées sont de plus en plus courtes.

Le demi de mêlée joue un rôle essentiel dans cette évolution car il doit avoir une liaison parfaite entre lui et le talonneur lorsqu’il introduit le ballon en mêlée pour que le ballon sorte très vite dans les pieds du numéro huit et soit jouer en deux secondes maximum.

JP : Faire en sorte de ne pas perdre trop d’énergie ?

Dimitri Yachvili : Oui, qu’il y ait moins de pertes de force sur cet exercice qui est très énergivore.

Mais cela peut également concerner les trois quarts, si l’on sent qu’ils commencent à être fatigués ou si l’on voit que les soutiens mettent un peu plus de temps à arriver, et donc que l’adversaire récupère des ballons. Là, on dit stop. Maintenant, on se calme, on joue un peu moins vite, on utilise le jeu au pied, on casse un peu le jeu pour récupérer pendant cinq ou dix minutes. Donc le 9 est le régulateur à tous les niveaux.

JP : La supply chain, c’est être au service du client et l’accompagner avec du conseil, tout comme le demi de mêlée l’est pour son équipe. Il est une véritable source d’information, que ce soit pour les managers, les coachs ou ses coéquipiers. C’est exactement ce que tu as fait au Biarritz Olympique lors du doublé en championnat 2004-2005.

Dimitri Yachvili : Le demi de mêlée occupe un poste clé, avec de grandes responsabilités et de nombreux interlocuteurs. Il communique avec tout le monde : le staff technique, l’entraîneur, les joueurs, l’arbitre… et même parfois l’adversaire pour le déstabiliser.

Il doit avoir le sang chaud et la tête froide pour rester lucide en toutes circonstances. En parallèle, j’avais aussi le rôle de buteur, qui exigeait une grande capacité de récupération. Tu peux facilement rater un coup de pied décisif avec un rythme cardiaque élevé.

Cela m’a donc appris aussi à mieux gérer les temps faibles d’un match et les arrêts de jeu, des moments où il faut récupérer efficacement pour retrouver sa lucidité et reprendre le fil de la rencontre.

JP : Comment faisais-tu pour garder la tête froide, notamment lorsque tu devais prendre une décision rapide ?

Dimitri Yachvili : Avant tout, il faut parfaitement connaître les lancements de jeu et maîtriser ses propres capacités. Un match de rugby dure 80 minutes, mais la vraie difficulté, c’est toute la préparation en amont : l’entraînement physique, la musculation, la course, la technique… et surtout un travail constant sur soi-même. De plus, notre sport évolue sans cesse, notamment les règles. Donc il faut toujours apprendre et s’adapter.

La prise de décision rapide repose davantage sur l’instinct. Ce n’est pas une réflexion purement cérébrale, mais plutôt le fruit de l’expérience et de l’apprentissage. À force de répétitions, certaines décisions deviennent naturelles.

C’est d’ailleurs ce qui différencie les bons joueurs des très grands joueurs.

JP : Être une source de conseils, c’est aussi savoir prendre des décisions contraires à celles de son entraîneur, en fonction de l’état physique de ses coéquipiers. Ça t’est déjà arrivé ?

Dimitri Yachvili : Oui, bien sûr. Quand on est sur le terrain, on ressent mieux l’état d’esprit et l’énergie des joueurs que l’entraîneur, qui observe d’un peu plus loin. Il faut savoir écouter ses coéquipiers.

Par exemple, sur une pénalité à cinq mètres de la ligne, plusieurs choix s’offrent à nous : tenter les trois points, jouer à la main ou prendre une touche ou une mêlée. Si l’entraîneur recommande de prendre les trois points, mais que les avants réclament une mêlée parce qu’ils sentent qu’ils peuvent dominer, on les écoute.

JP : C’est un peu la phrase d’audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. »

Dimitri Yachvili : Un peu oui. De plus, lorsque tu suis leur décision, tu prends une responsabilité supplémentaire. Donc ils seront encore plus motivés pour gagner l’affrontement.

À l’inverse, il est parfois préférable d’éviter la mêlée lorsqu’on sent que les avants sont fatigués, même s’ils ne l’admettront jamais par fierté. Un pilier ne demandera jamais à ne pas jouer une mêlée. Dans ce cas, mieux vaut choisir la pénalité.

Mais la meilleure décision, c’est celle qui mène à la réussite. Si tu choisis la mêlée contre l’avis de ton coach et que l’on marque un essai, il te dira que tu as eu raison.

P : En supply chain, on utilise aussi beaucoup la data pour optimiser les performances. C’est aussi le cas dans le rugby, notamment grâce aux GPS embarqués sur les joueurs. Ces dispositifs permettent aux coachs d’analyser des indicateurs physiques clés et d’orienter leurs décisions en conséquence.

Dimitri Yachvili : Pour moi, l’humain reste malgré tout le facteur le plus puissant. Mais les data ont leur utilité, et je ne suis pas contre, bien au contraire. Comme tu l’as mentionné, ces petits boîtiers GPS, à peine plus grands qu’une moitié de téléphone, fournissent des informations précieuses sur la vitesse, la distance parcourue ou encore l’intensité des courses.

Prenons un exemple concret : certaines équipes sont statistiquement très performantes durant les 30 premières minutes, mais encaissent beaucoup d’essais dans les 10 dernières. L’analyse de ces données permet alors d’ajuster la stratégie pour maximiser l’intensité en fin de match. C’est, à mon sens, l’un des apports les plus intéressants des data dans le rugby moderne.

Cependant, il ne faut pas se fier uniquement sur les données. Prenons la finale de Top 14 entre Toulouse et La Rochelle il y a deux ans : en fin de deuxième mi-temps, Romain Ntamack commet une grosse erreur technique qui aurait pu sceller le sort du match. Tous les indicateurs montraient qu’il était dans le rouge et qu’il fallait le remplacer.

Pourtant, deux minutes plus tard, il réalise un exploit : une course de 60 mètres qui aboutit à l’essai de la victoire, élu meilleur essai de l’année.

Cela prouve qu’au-delà des données, il y a aussi l’humain et le talent, des éléments impossibles à quantifier, mais déterminants dans les moments de haute pression.

JP : On a évoqué les similitudes entre ton ancien poste et celui de directeur supply chain. Y a-t-il, selon toi, des éléments de leur domaine que tu pourrais également intégrer et transmettre ?

Bien entendu, il y a énormément à apprendre en matière de stratégie, de gestion des ressources et de management des hommes. Et s’il y a beaucoup à apprendre du sport de haut niveau, il gagnerait aussi à s’inspirer du monde de l’entreprise.

Interview réalisée par Jérôme Papin, Agora Managers Groupe

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