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La liberté d’expression à l’heure des réseaux sociaux

Dessinateur de presse, de BD, illustrateur et membre de l’association Cartooning for Peace, Mykaïa, défend inlassablement la liberté d’expression face aux nouvelles formes de censure, qu’elles soient sociales, religieuses ou numériques.

Dix ans après les attentats contre Charlie Hebdo, il revient sur la responsabilité du dessin de presse et sur la nécessité de transmettre aux jeunes générations le goût du débat et de la nuance.

Entre pédagogie, mémoire et résistance, il témoigne d’un métier fragilisé par les réseaux sociaux et la peur du blasphème.


« Penser au public, c’est déjà se censurer »

Pour Mykaïa TRAMONI CAPARROS, le dessin de presse ne peut exister qu’en liberté. « Je suis obligé de ne pas penser à la pression publique. Si on commence à penser à ce que le public va dire, on ne crée plus », affirme-t-il.
Selon lui, l’humour n’est pas un simple outil de provocation, mais une manière d’interroger l’époque : « On adapte peut-être le curseur de l’humour selon les journaux où l’on publie, mais penser à ce que le public attend, c’est la mort de la création »

Le dessinateur, qui se décrit comme « engagé mais non militant », revendique une liberté de ton qui lui permet de croquer toutes les idéologies, sans étiquette politique : « Je m’engage par mon humour, pas pour un camp. J’aime pouvoir critiquer ceux que j’aime. C’est aussi une forme d’honnêteté. »


La perte du contrôle à l’ère numérique

À l’heure des réseaux sociaux, le caricaturiste constate la disparition du contrôle sur ses propres œuvres. « Il m’est déjà arrivé de voir mes dessins circuler sur Internet, modifiés, avec des bulles changées ou une fausse signature.

Parfois, même des associations reprennent mes travaux sans autorisation. Dans le meilleur des cas, ils s’excusent ou paient les droits. Mais la réalité, c’est qu’on a perdu la maîtrise de ce qu’on crée. »

Ce pillage, souvent économique, traduit selon lui une dérive plus profonde : « Le contrôle est nul. Il faut accepter qu’une fois qu’un dessin est en ligne, il peut être détourné, sorti de son contexte, voire retourné contre son auteur. »


Cartooning for Peace, un réseau mondial pour défendre les dessinateurs

Créée en 2006 par Plantu et Kofi Annan, l’association Cartooning for Peace réunit aujourd’hui plus de 78 dessinateurs dans le monde. « L’objectif est simple : défendre la liberté d’expression et soutenir nos collègues emprisonnés, menacés ou torturés pour un dessin », rappelle Mykaïa.
Il cite la disparition progressive des caricaturistes libres dans certains pays : « En Corée du Nord ou en Russie, il n’y a plus de dessin de presse. Le dessin de presse, c’est le thermomètre de la démocratie. Quand il disparaît, c’est qu’elle est malade.

Il y a dix ans, en plein Paris, des dessinateurs de Charlie se sont fait tuer parce qu’un groupe islamiste radical a décidé qu’il y avait des choses qu’on avait le droit de dessiner ou pas. J’ai perdu ce jour-là deux amis très chers : Cabu et Charb », confie-t-il avec émotion.

JUSQUA-QUAND - MYKAIA
JUSQUA-QUAND – MYKAIA

Transmettre et expliquer : “Après Charlie, on ne pouvait plus se taire”

Quelques mois après les attentats, l’Éducation nationale s’est tournée vers Cartooning for Peace pour organiser des interventions dans les collèges et lycées. « On nous a demandé de venir parler de liberté d’expression. Ce n’est pas notre métier, mais on a dit oui. On ne pouvait pas se taire. »

Les premières rencontres ont été brutales. « Dans certaines classes, des adolescents disaient : c’est bien fait, ils ont insulté notre prophète. Ces jeunes ne connaissaient rien à Charlie Hebdo, ni aux caricatures, ni le dessin de presse. Ils répétaient simplement ce qu’ils entendaient chez eux. »
Depuis dix ans, Mykaïa et ses collègues multiplient donc les ateliers. « On explique ce qu’est le dessin de presse, ce qu’est le blasphème. Aucun dessin de Cabu n’était anti-musulman. Il était contre les intégrismes. »


Le droit au blasphème, un pilier démocratique

Le dessinateur insiste sur la nécessité de défendre la notion de blasphème, trop souvent mal comprise. « Le blasphème, c’est le droit de se moquer de tous les sacrés. En Tunisie, d’où je viens, ce droit n’existe pas : on peut critiquer les catholiques ou les juifs, mais pas l’islam. En France, nous avons ce droit, et il faut le préserver. »
Et de préciser : « Nous ne nous levons pas le matin en disant : tiens, on va insulter des croyants. Ce n’est pas notre intention. Les dessinateurs de presse ne s’intéressent à la religion que lorsqu’elle s’invite dans le débat public. Tant qu’elle ne se mêle pas de politique, on n’en parle pas. Mais dès qu’elle devient un sujet de société, on doit pouvoir en traiter. 


Sous pression, même en France

Mykaïa souligne la situation paradoxale des caricaturistes français : « Même dans un pays où la liberté de la presse est protégée, des dessinateurs de Charlie Hebdo vivent encore dans des locaux sécurisés, dix ans après les attentats. C’est surréaliste. Alors imaginez ailleurs. »

Aujourd’hui, en France, on sent poindre cette tentation : celle de ne plus parler de ce qui dérange, de ne plus toucher au sacré. C’est dangereux. »

La montée des régimes autoritaires à travers le monde renforce cette inquiétude. « Essayez de faire un dessin politique à Istanbul aujourd’hui… Même depuis la France, je reçois des attaques en ligne quand je publie un dessin sur Erdogan. »

Le dessinateur en a fait les frais sur d’autres terrains sensibles : Quand je dénonce les colonies sauvages en Cisjordanie, on me traite d’antisémite. Si je critique le Hamas et le massacre du 7 octobre,  on m’accuse d’islamophobie. J’ai même fait un dessin de moi, assis à ma table, perplexe, disant : Si je fais un dessin contre le Hamas, je suis islamophobe. Si j’en fais un contre les colonies, je suis antisémite. Et avec ce dessin-là, on va me dire que je suis égocentré. »

LIBERTE-DEXPRESSION-MYKAIA
LIBERTE-DEXPRESSION-MYKAIA

“Sourire pour ne pas pleurer”

Derrière l’humour, une philosophie : résister par le rire. « Notre métier, c’est d’essayer de faire sourire ou réfléchir, parfois les deux. Parce qu’au fond, il n’y a que deux options : pleurer sous sa couette ou agir. Mon humour à moi, ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est essayer de provoquer un petit rictus et une petite gêne parce que ça va en même temps essayer de faire réfléchir,

En tout cas, modestement, c’est ce que j’essaie de faire.

Interview réalisée par Alexandre Morin, Manager Pôle DRH et Financier – Agora Managers Groupe

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