Le silence, arme secrète du leadership
À l’Agora des DRH, l’autrice et coach en communication Amélie Blanckaert a livré une réflexion inattendue : et si le silence était le plus puissant des outils pour diriger et convaincre ? Dans son dernier livre, Taisez-vous, on vous écoutera (Éditions 2024), elle plaide pour une sobriété de parole qui redonne autorité et sens aux prises de parole dans l’entreprise.
Amélie Blanckaert : Votre parole vaut de l’or ☀️ | CEO Bureau 121 📢 | Conseil en communication auprès de dirigeants | Plume de dirigeants ✍🏻 | Professeur Rhétorique | Auteur 📚 | TEDx Speaker | Auditrice IHEDN 🇫🇷
Du verbe à la pause : un parcours singulier
Ancienne professeure de littérature du XVIᵉ siècle, Amélie Blanckaert a fait de l’art de l’argumentation son terrain d’expertise. Fondatrice du bureau 121, elle accompagne aujourd’hui des dirigeants dans leurs interventions publiques comme internes, avec un objectif clair : les aider à porter leurs convictions de manière juste et percutante.
Après un premier ouvrage remarqué, Votre parole vaut de l’or, consacré aux règles de la persuasion, elle consacre son second livre à ce qui pourrait sembler son opposé : le silence. « J’ai découvert que le silence était le meilleur allié de l’orateur », confie-t-elle. Comme en musique, explique-t-elle, les mots n’ont de force que s’ils sont entourés de respirations.
Une époque saturée de paroles
Dans les entreprises comme dans l’espace public, la parole circule aujourd’hui sans limite. Chacun est invité à s’exprimer, à participer, à prendre la parole en réunion ou sur les réseaux. Cette démocratisation est une bonne nouvelle, mais elle s’accompagne d’un revers : trop de discours, pas assez d’écoute.
« Il existe une véritable pression de la parole, observe Amélie Blanckaert. Parfois, on parle pour parler. Or parler sans rien dire met tout le monde mal à l’aise. » Elle invite ainsi à adopter une forme de « sobriété de parole », comparable à la sobriété énergétique : parler moins, mais mieux.
🔑 Les différents silences selon Amélie Blanckaert
- Le silence puissant
- Volontaire et choisi.
- Sert à capter l’attention, à marquer une idée, à laisser du temps à l’autre pour réfléchir.
- Crée de l’espace et renforce l’autorité de celui qui parle.
- Le silence gêné
- Involontaire, subi.
- Apparaît lors d’un trou de mémoire, d’un compliment mal reçu ou d’une parole maladroite.
- Révèle souvent un malaise ou une émotion non assumée.
- Le silence culturel
- Exemple du Japon : le silence est une valeur sociale et spirituelle.
- Perçu comme un temps plein de ressourcement et de respect, non comme un vide.
- Le silence travaillé
- Comme un muscle, il peut s’exercer.
- Apprendre à ralentir, à assumer une pause ou à accueillir un silence permet de transformer un moment de fragilité en signe de maîtrise.
La puissance du silence choisi
Pour l’autrice, il existe plusieurs formes de silence. Le plus précieux est celui qui est volontaire, choisi, réfléchi. Il peut servir à capter l’attention d’un auditoire, à laisser mûrir une idée, ou encore à favoriser une vraie discussion constructive.
À l’inverse, un silence gêné ou maladroit — né d’un mot oublié, d’une émotion mal assumée ou d’une parole inopportune — traduit une fragilité. Bonne nouvelle : comme la parole, le silence est un muscle qui peut se travailler. Savoir accueillir un compliment, ralentir son rythme ou assumer une pause permet de transformer un blanc gênant en moment de maîtrise.
Moins de mots, plus de sens
Dans un monde pressé, où les réunions s’enchaînent et où l’attention décroît, multiplier les mots n’est pas synonyme d’éloquence. « L’art, c’est de dire juste ce qu’il faut », rappelle Blanckaert, citant Foucault. Parfois, quelques secondes suffisent à faire passer l’essentiel, à condition de trouver le bon tempo et de privilégier le dialogue plutôt que le monologue.
Les réactions à chaud, notamment dans des environnements marqués par l’immédiateté et les réseaux sociaux, sont souvent contre-productives. Savoir se retenir, différer une réponse ou prendre le temps de digérer une objection permet au contraire d’apporter une parole plus posée, plus authentique et donc plus respectée.
Quand la culture valorise le silence
La réflexion dépasse d’ailleurs le cadre de l’entreprise. Amélie Blanckaert souligne les différences culturelles dans le rapport au silence. Au Japon, par exemple, le silence est une valeur cardinale : dans le métro ou les jardins, il est vécu non comme un vide, mais comme un moment de ressourcement et de respect collectif. À l’inverse, nos sociétés occidentales tendent à combler systématiquement les vides sonores, quitte à parler pour combler le malaise.
De même, les générations précédentes cultivaient une diction et un rythme plus posés. Les voix des comédiens comme Louis Jouvet ou les présentateurs comme Jacques Chancel témoignent de cette maîtrise : chaque mot était articulé, chaque pause assumée. Aujourd’hui, la rapidité, la contraction du temps et l’obsession de « faire court » poussent souvent à s’exprimer trop vite, en mâchant les mots et en se coupant la parole.
Une clé : ralentir
S’il fallait retenir une seule leçon du livre, ce serait celle-ci : ralentir. Accepter de ne pas avoir immédiatement la réponse, différer un mail ou une réaction, poser sa parole plutôt que la précipiter. Le silence devient alors un filtre qui tamise nos émotions, clarifie nos pensées et nous évite les maladresses.
En somme, loin d’être un signe de faiblesse, le silence est une preuve de maîtrise et d’autorité. « Le but n’est pas d’occuper l’espace, conclut Amélie Blanckaert, mais de parler à bon escient. » Dans un monde saturé de bruit, savoir se taire devient un acte de leadership.
Interview réalisée par Julie Guénard, General Manager Pôle RH / Juridique & Compliance / CFO – Agora Managers Groupe





