La liberté d’expression à l’épreuve des réseaux sociaux : Mykaia Tramoni-Caparros
La liberté d’expression à l’épreuve des réseaux sociaux : le combat d’un dessinateur de presse
« Le dessin de presse, c’est rire pour ne pas pleurer.
Mykaia Tramoni-Caparros, dessinateur de presse et porte-parole de Cartooning for Peace.
Si on commence à s’autocensurer, c’est la fin de ce métier. »
À l’ère du tout-numérique, la liberté d’expression se heurte à une réalité complexe : celle d’un espace public de plus en plus polarisé, où l’anonymat des réseaux sociaux libère les excès. Mykaia Tramoni-Caparros, dessinateur de presse et porte-parole de l’association Cartooning for Peace, était l’invité de l’Agora des Directeurs financiers pour évoquer les défis de son métier à l’heure des algorithmes et des trolls. Son constat est sans appel : les réseaux sociaux ont fragilisé la liberté d’expression, transformant le débat en champ de bataille.
Un parcours né d’une vocation précoce
Tout a commencé en Tunisie, sous le soleil méditerranéen, où le jeune Mykaia découvre, à treize ans, Le Grand Duduche de Cabu. « ça a été un choc, se souvient-il. En Tunisie, il y avait que Mickey. Je me suis dit : on peut dessiner comme ça, on peut faire cet humour. Et j’ai décidé de faire Cabu comme métier. » Malgré un peu de réticence de ses parents, il persiste et s’installe à Paris après des études aux Beaux-Arts. Depuis plus de vingt ans, il impose son style sobre et grinçant, héritier de cette tradition du dessin de presse qui consiste à « faire sourire, rire, réfléchir avec des choses qui sont tristes ».
Mais l’exercice est périlleux. » Le dessin de presse est un métier très particulier puisque nous travaillons sur l’actualité. Et l’actualité, en fait, c’est quelque chose qui malheureusement, en général n’est pas quelque chose de très drôle. Et il n’y a rien de plus subjectif que l’humour.
Et plus il y a de gens en contact avec cet humour, plus le risque est grand qu’il y ait des mécontents, explique-t-il. Le danger, c’est quand on passe de » je n’aime pas » à » ça ne doit pas exister « . » Une menace qui s’est concrétisée avec les réseaux sociaux, où les insultes et les menaces de mort se sont banalisées, notamment après les attentats contre Charlie Hebdo.
Les réseaux sociaux : une arène de détournements et de polarisation
« On ne contrôle plus le sens de ses dessins, reconnaît Tramoni-Caparros. Des gens modifient mes bulles, gardent ma signature, et diffusent des versions trafiquées. » Un phénomène dangereux, comme en témoigne l’affaire des caricatures de Mahomet, où des dessins non publiés initialement ont été ajoutés et utilisés pour attiser les tensions. « Ça a enflammé le monde, rappelle-t-il. Les réseaux sociaux amplifient tout, y compris les mensonges. »
Pour le dessinateur, ces plateformes ne sont pas des espaces de dialogue démocratique, mais des « machines à polariser ». « Les algorithmes poussent à s’écouter entre gens qui pensent la même chose, analyse-t-il. Dès qu’on n’est pas d’accord, on devient un ennemi. » Un constat qui s’étend à l’humour, désormais « communautarisé » : « Un Noir peut rire des Noirs, un Asiatique des Asiatiques, mais si un Noir rit des Asiatiques, c’est la crise. » Une fragmentation qui, selon lui, « tue l’humour universel ».
Résister à la censure citoyenne
« Si on commence à penser à la pression de l’opinion publique, on ne fait plus rien, affirme-t-il. Le dessin de presse, c’est un acte de résistance. » Tramoni-Caparros refuse l’autocensure, malgré les risques. « On travaille sur l’actualité, et l’actualité est souvent clivante. Mais si on évite les sujets sensibles par peur, c’est le début de la fin. »
Son engagement ne s’arrête pas à la planche à dessin. Avec Cartooning for Peace, il mène un travail pédagogique auprès des jeunes, pour « enlever les idées fausses » et expliquer que les dessinateurs ne ciblent pas les religions, mais « l’intégrisme, l’islam politique, la bêtise. Quand on dénonce la pédophilie chez les curés, on n’attaque pas tous les catholiques, précise-t-il. C’est la même chose pour l’islam radical. »
Un plaidoyer pour la laïcité et la curiosité
« La loi de 1905, qui sépare l’Église et l’État, est un modèle, rappelle-t-il. Elle a permis de mettre la religion à sa place : dans l’intimité, pas dans le pouvoir politique. » Pour Tramoni-Caparros, la laïcité est un rempart contre les dérives intégristes. « En France, on a le droit de ne pas aimer Charlie Hebdo, mais il faut l’avoir lu avant de le critiquer, insiste-t-il. Lisez du dessin de presse. Plus vous en verrez, plus vous comprendrez.
La liberté d’expression, c’est comme la démocratie : on ne la défend pas en reculant, mais en avançant.
Propos recueillis par Julie Guénard, Directrice Pôle Juridique RH et Finance d’Agora Managers groupe









