Taisez-vous, on vous écoutera
« Taisez-vous, on vous écoutera. » Ce n’est pas un ordre, mais le thème du premier rendez-vous de l’année de l’Agora des DSI et RSSI — et le titre du dernier ouvrage d’Amélie Blanckaert, CEO de Bureau 121.
Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée de lettres, passée par l’enseignement de l’art oratoire à Sciences Po, HEC et Cambridge, Amélie Blanckaert accompagne aujourd’hui les dirigeants dans leur stratégie d’influence et de prise de parole.
Habituée à écrire sur l’art de parler (Votre parole vaut de l’or-Ed Plon), elle explore cette fois son envers : l’art du silence, cet outil sous-estimé qui, selon elle, peut renforcer le leadership, développer l’écoute, clarifier la pensée et redonner de la puissance à la parole managériale.
Julien Merali : Amélie, vous êtes reconnue pour vous exprimer sur la prise de parole. Que vous est-il arrivé ? Pourquoi vous intéressez-vous désormais à l’art du silence ?
Alors ce n’est pas de la schizophrénie. Heureusement d’ailleurs. Je pense simplement que le silence est le meilleur allié de l’orateur. C’est une arme de conviction massive. Il y en a d’autres, mais celle-là est particulièrement intéressante, cette arme-là, parce que nous avons besoin du silence comme d’un socle pour que la parole prenne naissance.
On a besoin du silence avant de parler pour capter l’attention.
C’est le meilleur moyen de capter l’attention. On a besoin du silence lorsqu’on parle, en mettant des espaces entre les mots pour que vous les entendiez.
On a besoin du silence aussi pour écouter les réactions des autres et donc créer du dialogue, on a tout le temps besoin du silence. C’est comme en musique, il n’y a pas de musique sans silence et sans notes.
La parole est du même ordre, du même acabit.
Julien Merali : Ce silence a-t-il disparu et est-ce pour cela aussi que vous vous y êtes intéressée ?
Amélie Blanckaert : Alors c’est amusant parce que cette question m’inspire plusieurs réponses. Je pense que les villes autrefois étaient déjà bruyantes. Par exemple, on entendait les bonimenteurs, on entendait beaucoup les églises sonner dans les villages. Il faut savoir aussi qu’au théâtre, on parlait pendant les représentations, parfois même il y avait des échauffourées, c’était très bruyant.
Donc, est-ce que le silence a déjà existé ? Je n’en suis pas si sûre. Mais aujourd’hui, je dirais que la nature du bruit a changé et qu’il y a une saturation du bruit, et notamment un phénomène qui nous concerne tous, qui est une hyper information permanente.
On reçoit l’information en continu et il n’y a pas beaucoup de lieux de silence. Donc on en recherche, en allant en montagne par exemple, en forêt, dans des lieux de retraite, les bibliothèques.
Il y a une sorte de quête du silence qui est peut-être un phénomène nouveau eu égard à cette ère du bruit permanent et du bruit de fond permanent. Même dans les parkings, même dans les salles d’attente des médecins, on entend de la musique. C’est très difficile de trouver le silence.
Et on pourrait imaginer que dans la nature, il y a beaucoup plus de silence.
Et ce n’est pas vrai. À la campagne, il y a aussi beaucoup de bruit : le bruit des oiseaux qui est plus mélodieux. Dans la mer – j’ai interrogé des navigateurs – il y a énormément de bruit.
Et est-ce que vous savez ce qui fait beaucoup de bruit dans la mer ? Les crevettes font un raffut terrible. Donc même de tout petits animaux font beaucoup de bruit.
Peut-être y a-t-il un lieu où le silence existe, mais ça ne va sans doute pas durer. C’est l’espace.
Amélie Blanckaert : Votre parole vaut de l’or ☀️ | CEO Bureau 121 📢 | Conseil en communication auprès de dirigeants | Plume de dirigeants ✍🏻 | Professeur Rhétorique | Auteur 📚 | TEDx Speaker | Auditrice IHEDN 🇫🇷
Julien Merali : Vous citez le général de Gaulle dans votre livre : » Rien, ne rehausse l’autorité mieux que le silence. Splendeur des forts et refuge des faibles, pudeur des orgueilleux et fierté des humbles, prudence des sages et esprit des sots « .
Les dirigeants auxquels on s’adresse doivent-ils finalement apprendre à se taire pour peut-être arriver à monter davantage en termes de posture ?
Amélie Blanckaert : Je pense que l’on n’a jamais intérêt à trop parler pour répondre à votre question, parce que ça dévalue votre parole. Et le risque, c’est la logorrhée, c’est d’être trop long, c’est finalement de diluer les messages.
Dans une ère pressée, vous courez un risque quand vous parlez trop et trop longtemps. Donc le but, évidemment, n’est pas de se taire complètement.
C’était une provocation ce titre, et ça reste une provocation. Mais je constate que, aujourd’hui, ce qui prévaut, c’est le pitch, c’est-à-dire l’art de faire court et efficace. Donc il faut vraiment apprendre à pitcher dans énormément de circonstances et pas seulement dans des levées de fonds, mais dans des réunions. Lorsqu’on parle d’un sujet technique, il faut aussi apprendre à le clarifier en très peu de temps, surtout devant un Comex ou aussi sur un sujet de cybersécurité qui concerne nos auditeurs.
Et toute la difficulté, c’est justement d’arriver à trouver cette parole forte, brève, claire et de ne pas non plus trop insister sur certains sujets parce qu’il y a un phénomène de lassitude. Donc il faut trouver le bon tempo, la bonne durée, la bonne régularité. Mais il faut continuer à parler, évidemment.
Julien Merali : Le fait de se faire plus rare sur les prises de parole peut-il contribuer à renforcer son leadership ?
Amélie Blanckaert : Oui, ça peut aider. Alors encore faut-il se le permettre. Pour mon livre, j’ai mené évidemment beaucoup de recherches et je me suis intéressée aux patrons qui parlaient moins.
Si on prend le cas de Bernard Arnault, il parle peu et lorsqu’il parle, évidemment, tout le monde prête l’oreille, forcément, puisqu’il donne peu d’interviews. Idem pour Axel Dumas qui dirige la maison Hermès.
Les frères Wertheimer qui dirigent Chanel, parlent très peu. Ils donnent très peu d’interviews. Il est vrai que dans le luxe, la rareté est un mot important. Ça ne veut pas dire qu’ils ne parlent pas en interne. Donc il faut distinguer la communication externe et interne, mais encore faut-il se le permettre.
Évidemment, quand on est jeune entrepreneur, on a besoin davantage de sortir du bois, donc on va peut-être davantage parler. Tout dépend du secteur, et de la personnalité. Donc on n’a pas intérêt à se taire complètement. D’autant qu’aujourd’hui, on attend du dirigeant qu’il parle. Mais effectivement, c’est intéressant de voir que ça peut renforcer votre leadership, et notamment en réunion.
Alors juste un cas très concret, parce que ça nous concerne tous. Dans un livre formidable sur le leadership qui s’appelle The Virgin Way, Richard Branson, le patron de Virgin Group, dit : «J’ai pris l’habitude de parler en dernier dans les réunions. Je dis juste un mot. Je laisse parler mes collaborateurs pour obtenir de l’information et aussi pour montrer que je leur prête de l’attention.»
Donc vous voyez, à la fois il renforce son leadership, les gens se sentent considérés dans son équipe et en même temps il obtient de l’information alors qu’il dit très clairement que le manager qui parle en premier court un risque, qui est que s’il donne toute sa stratégie en premier, il ne sait pas si son équipe va adhérer parce que c’est intelligent ou parce que c’est le patron qui le dit.
Prudence, petit pas. Vous avez parfois intérêt à différer le temps de la parole et à apprendre à mieux écouter. Donc le fait de vraiment prêter l’oreille est une arme très importante, un instrument très important pour le leadership. Et ça, j’y crois profondément.
Julien Merali : Si on se met à la place des décideurs qui nous écoutent — des responsables qui dirigent des services et doivent communiquer, inspirer, cadrer — une question clé se pose :
Comment arbitrer entre parler et se taire pour maximiser leur impact ?
Amélie Blanckaert : Je pense qu’il faut être très pragmatique dans la vie, il n’y a pas de réponse toute faite à votre question. Mais le premièr élément qui me vient, c’est le bon sens paysan, c’est-à-dire parler quand on a quelque chose à dire.
Ça veut dire que si vraiment je ne me sens pas à l’aise sur le sujet, j’ai toutes les chances de bafouiller, d’être mal à l’aise, d’être long parce que quand on tourne autour du pot, les phrases sont longues, pleines de méandres et ce n’est pas bon. Donc catastrophe.
Ensuite, ça ne veut pas dire qu’il faut attendre d’avoir une idée géniale pour prendre la parole, parce que sinon, de vous à moi, on n’est pas toujours génial. Donc prendre la parole en réunion par exemple qui est très fréquent, c’est aussi approuver, c’est parfois apporter un exemple, une nuance. Donc tout ça, ce sont des occasions de savoir prendre la parole.
Je crois que se sentir à l’aise pour parler et poser des bonnes questions, c’est tout un art. Et ça, c’est aussi un instrument précieux. Savoir acquiescer pour montrer qu’on adhère à une idée et donc créer un collectif intelligent. Tout ça, ce sont des occasions de prendre la parole. Et puis après, libre à chacun de savoir quand c’est le bon moment.
Mais avec l’expérience, je crois aussi qu’on peut se faire confiance. Il y a des réussites et puis il y a des ratés. Mais une chose est sûre et c’est ma devise, ne pas oser, c’est déjà perdre. Donc quand on sent qu’il faut y aller, il faut y aller et on trouvera les mots si on arrive à mettre de la nuance, à parler lentement pour voir aussi comment ça réagit en face.
Ne dites pas tout, tout de suite, prenez votre temps et on évitera des erreurs et en même temps, on va semer des graines chez l’autre qui va peut-être amener une formidable discussion.
Julien Merali : Vous dites également dans votre livre que le cerveau a besoin de silence pour réfléchir. Quelle est l’importance du silence pour le cerveau ?
Amélie Blanckaert : Alors l’importance du silence pour le cerveau est avérée. Il y a des études de neuroscience qui montrent qu’on est plus performant en silence.
Il y a eu notamment une étude en 2013 à l’Université de Maryland, qui a démontré que des étudiants qui faisaient des épreuves mathématiques, même avec une musique douce, type musique classique qui n’était pas forte, avaient de moindres performances que des étudiants qui faisaient ces mêmes exercices en silence. Donc c’est prouvé, on a besoin de silence.
On sait par exemple que des jeunes travaillent en musique. Alors ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas performants. Mais globalement, le cerveau a besoin de ces temps de silence.
On sait aussi que dans les grandes découvertes scientifiques, c’est souvent lorsque le cerveau est au repos que l’on trouve ces découvertes. Raymond Poincaré en est un bel exemple.
Cédric Villani nous a aussi démontré qu’un jour, alors qu’il n’était plus acharné sur son papier mais en train de se promener dans les rues de Paris, il a découvert la résolution d’une équation. Donc ça, c’est très intéressant de constater ce phénomène. Le cerveau a besoin de silence.
Comment peuvent faire nos patrons pour répondre étroitement à votre question. ?
Eh bien, je crois que justement, ils se ménagent parfois des échappées. C’est pour ça qu’on a des dirigeants qui partent marcher dans la nature. On le voit de plus en plus. C’est pour ça qu’il y en a qui déconnectent le week-end.
C’est pour cela aussi que certains veulent des temps de respiration comme les membres d’Agora Managers qui vont alors là, non plus parler, mais écouter et avoir des speakers qui viennent leur dire des choses. C’est une autre forme de repos, finalement, de l’esprit que d’écouter.
Alors ce n’est pas un silence total, mais en tout cas c’est une mise au repos de notre propre parole. Donc je pense que c’est vital et je pense qu’il faudrait se ménager ces temps-là, même courts, tous les jours.
On peut avoir une pièce où on va se taire. La pratique du sport est une façon aussi de mettre au repos la parole. Donc on peut le faire, mais il faut le décider.
Julien Merali : Quand on fait un discours et que l’on s’exprime devant une centaine de personnes, on a toujours du mal à demander le silence. Comment peut-on pousser les gens à écouter davantage ?
Amélie Blanckaert : Alors vous posez deux questions et je répondrais aux deux.
D’abord, on ne quémande pas le silence, ça ne marche jamais. Les gens qui tapent sur un verre pour demander le silence, ça ne marche jamais. Ça irrite tout le monde. Ça crée un silence, mais qui n’est pas un silence choisit dans l’auditoire.
L’auditoire, il faut qu’il ait envie de vous écouter.
Donc le meilleur moyen, c’est d’arriver sur scène, de sourire, de ne rien dire, de les regarder. Et là, ils voient très bien que ce n’est pas vous qui êtes vraiment dérangés, mais qu’ils devraient se taire. Donc en fait, ça se fait naturellement.
Les gens se sentent observés et si vous souriez, ils voient bien qu’il va se passer quelque chose.
Donc ils sont curieux.
Puis le silence, ça intrigue. Donc on se dit : mais que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que Julien ne parle pas ? Donc là, vous créez le désir, c’est très important.
Et il y a un autre silence génial, c’est le silence de fin. C’est qu’une fois que j’ai parlé là, je suis très tentée de dire « bon, bah voilà ! », grand classique, et de regarder mes pieds.
Pourquoi ? Parce qu’au début, j’ai du stress à l’idée de parler, puis j’ai la peur du jugement qui est le final de l’orateur.
Donc comment éviter ça ? Là encore, j’essaie de rester calme. C’est une discipline, c’est un silence choisi. C’est un silence intentionnel. Et très souvent, c’est quelqu’un dans le public qui va vous parler. Ou bien vous allez chercher quelqu’un en disant : « Julien, toi qui me regarde, tu en penses quoi ? » Et là, je brise le silence parce que le silence ne peut pas durer longtemps, évidemment.
Mais là encore, n’arrêtez pas trop vite et ne vous précipitez pas à la fin pour manger votre discours.
Julien Merali : Après le cerveau, on va parler de la voix. Vous dites que la voix aussi a besoin de silence pour être au maximum de sa capacité.
Amélie Blanckaert : Oui, elle a besoin effectivement de calme avant de prendre la parole. Elle a besoin d’un verre d’eau. On a parfois besoin d’échauffer sa voix, pour certains, pas seulement des chanteurs d’opéra. Quand on parle beaucoup, il y a des gens qui perdent leur voix.
Et puis surtout, le fait de parler lentement fait que la voix est beaucoup plus nette, plus distincte. Donc c’est la clé de l’articulation, c’est la clé aussi pour arriver soi-même à se poser, à calmer une peur toute naturelle qui est la peur d’être écoutée. Donc ça permet d’avoir une voix beaucoup plus claire et beaucoup plus posée et de montrer qu’on a plus confiance en soi, même si à l’intérieur ça vibre.
Julien Merali : Dans une réunion ou une négociation, vous dites qu’il vaut mieux s’attarder sur celui qui ne parle pas. Est-ce que vous pouvez l’expliciter ?
Alors vous savez, c’est amusant parce que quand j’ai écrit ce livre, je l’ai dédié aux taiseux.
Moi, je suis une bavarde. Les timides m’intriguent. Les gens qui ne parlent pas m’intriguent puisque je parle tout le temps et d’ailleurs parfois trop. C’est aussi pour ça que j’ai écrit ce livre. Mais toujours est-il que je constate que beaucoup de gens qui se taisent ont beaucoup de choses à dire.
Donc aller chercher dans une assemblée ceux qui ne parlent pas pour leur donner envie de prendre la parole, c’est tout un art, mais c’est absolument nécessaire. Sinon, c’est toujours les mêmes qui prennent la parole. Non pas qu’ils n’aient rien à dire, ces gens qui parlent, mais je pense qu’il faut aller chercher cette diversité, il faut les aider.
Alors comment faire ?
Pour moi, le premier réflexe est de valoriser leurs compétences : « Julien, toi qui connais par cœur ce sujet, qu’est-ce que tu penses exactement de ça ? » Là, qu’est-ce que je fais ? Je vous nomme, je vous regarde, Je valorise une compétence qui est réelle.
Et je vous pose une question précise, parce qu’il ne faut pas oublier que ceux qui ne parlent pas ont parfois terriblement peur de parler. Donc je ne vais pas les prendre en traître. Je vais chercher leur parole là où je sais qu’elle va pouvoir être forte parce qu’ils maîtrisent. Et donc encore une fois, je les mets à l’aise et ça, c’est vital.
Julien Merali : Alors pour les bavards, ceux qui aiment parler, qui parlent tout le temps, à tort et à travers parfois. Comment peut-on développer notre capacité d’écoute ? Quels sont les conseils que l’on peut partager pour certains décideurs qui ont du mal à écouter leurs équipes. Et comment peuvent-ils travailler là dessus alors ?
Amélie Blanckaert : L’écoute active, l’écoute en profondeur n’est pas naturelle. Pourquoi ? Parce qu’on a envie tout le temps de parler. Naturellement, notre cerveau veut finir les phrases.
Alors comment faire ? Par exemple, là, votre téléphone, il est du côté de l’écran, mais c’est normal, vous êtes journaliste et donc vous vérifiez l’heure. Mais dans une réunion, je vous dirais de le poser de l’autre côté ou de le ranger ! Premier réflexe.
Pareil pour votre ordi. Si là on avait un ordinateur entre nous, ça coupe la conversation. Et ça fait aussi que je me concentre moins sur vous.
Donc, outre le fait de mettre de côté tout ce qui va perturber ma propre attention, je dois décider en amont que je vais vous écouter. Ça veut dire par exemple de me dire « je prends dix minutes avec vous, mais ces dix minutes sont des vraies minutes de qualité. » Donc ça peut se décider en amont, mais il faut se mettre dans un état mental, une disposition.
Par ailleurs, je peux aussi prendre des notes sans pour autant couper le regard, parce qu’en fait notre écoute, elle est liée aussi au regard. Vous écoutez avec vos oreilles, mais vous écoutez aussi beaucoup avec vos yeux.
Et puis vous ne le savez peut-être pas, cher Julien, mais vous avez des antennes.
Nous sommes des insectes et les insectes ont des antennes. Donc vous ressentez aussi des choses qui font que votre écoute va être de plus en plus fine à mesure que vous la travaillez.
Et là, qu’est-ce qui va se passer ? D’abord, vous allez obtenir beaucoup plus d’informations de l’autre. Ensuite, en arrêtant de couper la parole, je vais réaliser que l’autre ne voulait pas dire ce que je pensais.
Donc en fait, la richesse est réelle et on prend le goût de l’écoute aussi par l’entraînement. Il y a plein de moyens de s’entraîner. Si vous voulez en savoir plus, lisez mon bouquin et on peut travailler là-dessus. Il y a des gens que je forme à l’écoute parce qu’ils en ont besoin, mais déjà ces premiers réflexes sont très utiles.
Julien Merali : À l’ère de l’hyperconnexion, ne finirons-nous pas par rechercher davantage de silence, comme un contrecoup à cet excès d’agitation ?
Amélie Blanckaert : Alors c’est intéressant parce que tout à l’heure, j’avais une discussion avec quelqu’un qui me disait qu’ils allaient commencer à moins publier sur les réseaux parce qu’on va avoir effectivement cette saturation. C’est ce que j’appelle une intuition d’un ras le bol que beaucoup commencent à dénoncer en disant : « moi, je suis esclave de cette parole et aussi de cette obligation de tout le temps réagir en permanence ».
Peut-être effectivement, va-t-il y avoir un mouvement vers une demande et un besoin d’accalmie chez certains. C’est fort possible. C’est très difficile pour autant de prévoir l’avenir. Je ne suis pas madame Irma, je ne sais pas, mais je pense aussi que la parole se développe de plus en plus et que c’est aussi une bonne chose.
J’encourage beaucoup les élèves à prendre la parole. Je pense qu’il faudrait, au-delà du grand oral, apprendre aux enfants à s’exprimer. Parce que finalement, il faut sortir de l’équation bruit ou silence. La question, c’est comment aller vers un meilleur dialogue dans nos sociétés ? Comment apprendre aux gens à s’exprimer et à être outillés pour s’exprimer ?
Pourquoi ? Parce que la violence que l’on peut observer dans notre société actuelle, avec une forte polarisation, est souvent liée aussi à l’impuissance de la parole. Quand on n’a pas les mots, on n’a pas le pouvoir. Alors la parole ne suffit pas, il faut des actes. On le voit aussi en politique, mais le fait d’équiper les gens pour prendre la parole, d’essayer de retrouver la trace d’un vrai dialogue, d’un débat nuancé, étayé, ça, ça me semble très important.
Vous voyez, je ne suis pas une adepte du silence au point de ne plus parler. Ce serait le drame. Je déteste le silence qui dure trop longtemps, mais trouver la manière de se parler avec courtoisie, retrouver une capacité à argumenter posément, y compris entre des extrêmes politiques, entre des citoyens qui parfois ne se parlent plus, entre des collaborateurs qui préfèrent envoyer un mail plutôt que de se déplacer dans la pièce d’à côté.
J’essaie et j’espère qu’on va aller de plus en plus vers ça. Je pense que l’humain a besoin de ça. Donc je suis très optimiste.

Propos recueillis par Julien Merali – General Manager Pôle IT – Agora Managers Groupe









