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Comment l’IA va-t-elle impacter durablement l’économie et nos sociétés modernes ?

Investissements massifs, gains flous, risques systémiques : comment l’IA transforme entreprises, emplois et société ?

L’IA promet des milliards… mais menace nos métiers et notre gouvernance :
Êtes-vous prêts à vous faire remplacer ?
L’IA redessine le travail, l’économie et la société : qui décide, qui perd, qui gagne demain ?
L’IA interroge la société dans son ensemble : répartition des richesses, emploi, équité et souveraineté des territoires face aux technologies américaines et chinoises.

Dans ce rendez-vous des Enfants de l’IT, Julien Merali analyse l’IA avec Martial You, rédacteur en chef du service Économie de RTL, et auteur du livre : « #Les dindons : comment on vole les classes moyennes ? »

Une discussion lucide et sans fantasmes sur ce que l’intelligence artificielle transforme dans l’entreprise comme dans la société.

Julien Merali : Avant de parler d’IA, peux-tu nous présenter ton dernier livre qui sortira le 5 février 2026 aux éditions Robert Laffont ?

Martial You
 » #Les dindons : Comment on vole les classes moyennes ?  » est un livre qui fait suite au précédent  » Les années 70 sont de retour « , dans lequel j’analysais tous ces signaux et débats des années 70 qui sont revenus dans l’actualité ces dernières années, notamment depuis l’après-Covid.
Or, les années 70 correspondent à l’émergence de la classe moyenne en France. C’est l’envolée de cette classe qui a permis de dynamiser le pays et de créer, en réalité, les Trente Glorieuses.

À partir des années 80, ce que l’on est en train de découvrir de façon délicate aujourd’hui, notamment avec les Gilets jaunes, c’est le déclin de cette classe moyenne.
Dans le livre, j’explique l’ensemble des pièges qui ont progressivement atrophié les classes moyennes : des mesures politiques mises en place avec de très bons sentiments comme la
réduction du temps de travail. C’est magnifique, tout le monde est d’accord. L’abaissement de l’âge de départ à la retraite à 60 ans au début des années 80 également. Tout cela est formidable.

Sauf que l’accumulation de ces politiques, combinée aujourd’hui à l’incitation des classes moyennes à recourir au leasing, à la location pour leur voiture, à consommer des abonnements de streaming et toute une série de services…

Tout cela grève en réalité le budget et les perspectives d’évolution des classes moyennes.

Ce que j’essaie d’expliquer dans le livre, c’est que la classe moyenne est avant tout une philosophie, une vision de la vie. C’est une catégorie majoritaire de la société française. Ce n’est pas uniquement une question de revenus, mais une catégorie très attachée à la famille, au travail, au socle républicain, à la foi dans le progrès et à l’idée que leurs enfants vivront mieux qu’eux.

Or, depuis 45 ans, tout cela a été détricoté palier par palier. C’est ce qui a mené aux Gilets jaunes par exemple : des personnes qui n’étaient ni des chômeurs ni des décrocheurs, mais des gens qui travaillaient, payaient leurs impôts et ne comprenaient pas pourquoi ils n’arrivaient plus à finir le mois dans le vert.

Et cela conduit aussi à un vote de protestation. Car ces classes moyennes ont joué le jeu de la République et de la société française pendant 45, voire 60 ans, et se retrouvent perdantes à la fin. Elles paient des impôts sans percevoir la redistribution attendue.
Il en résulte un ras-le-bol qui s’exprime dans des votes plus extrêmes.

Et pour ne pas rester trop pessimiste, j’évoque également des solutions.

Martial YOU « #Les dindons : Comment on vole les classes moyennes ? » (Ed Robert Laffont)
Martial YOU « #Les dindons : Comment on vole les classes moyennes ? » (Ed Robert Laffont)

Julien Merali : Sans redéfinir ce qu’est l’intelligence artificielle, depuis combien de temps l’IA a-t-elle commencé à entrer dans nos sociétés ?

Martial You
Il y a en fait deux façons de voir l’IA dans l’entreprise. Il y a l’IA dite « LLM », dont on parle beaucoup depuis l’arrivée de ChatGPT. C’est l’interaction avec les chatbots, avec l’ordinateur.
Et en réalité, cela remonte aux années 60, avec Joseph Weizenbaum et son premier ordinateur capable de répondre en direct aux questions de l’utilisateur. C’était dans les années 60.

Ça s’appelait ELIZA. C’était très rudimentaire, mais cela a évidemment servi de point de départ et de laboratoire pour créer ensuite les différents chatbots que l’on a connus, notamment dans la relation client et les CRM.
C’est cet aspect qui, aujourd’hui, a connu un coup de booster incroyable avec ChatGPT.

Mais la partie plus profonde de l’intelligence artificielle, celle qui évolue depuis des décennies, c’est tout ce qui relève du deep learning, c’est-à-dire l’apprentissage en profondeur, l’ordinateur qui apprend par lui-même.
C’est une IA plus industrielle : la maintenance prédictive, la finance à haute fréquence, le search, la recherche sur Internet. Tout cela, c’est de l’intelligence artificielle, même si ce n’était pas marketé comme cela l’a été avec l’arrivée de ChatGPT. Mais cette IA industrielle, réelle, existe depuis trente ou quarante ans.

Il y a donc un terrain commun au départ, basé sur le deep learning, puis une séparation en deux voies : l’une tournée vers l’interaction directe avec l’ordinateur, l’autre vers l’ordinateur qui traite et transmet des informations pour servir l’industrie.

Julien Merali
On a parlé de révolution industrielle, puis de révolution d’Internet. En quoi cette révolution de l’intelligence artificielle est-elle différente ?

Martial You
Par rapport aux autres révolutions industrielle, la différence majeure, c’est que jusqu’à présent, ces révolutions s’attaquaient aux muscles : à la force de l’animal ou de l’homme, à la production physique.

Elles permettaient de produire plus vite et plus efficacement. C’est la voiture à la place du cheval.
C’est le métier à tisser à la place de l’humain. C’est ce qui s’est toujours passé jusqu’ici : les gains de productivité venaient de machines plus performantes que la force humaine ou animale.

Cette fois, c’est l’intelligence elle-même qui est ciblée par la révolution. On ne s’attaque plus uniquement aux métiers de main-d’œuvre peu qualifiés : on touche aux cerveaux, aux fonctions supérieures.
C’est là que réside la véritable rupture : on remet potentiellement en cause des métiers longtemps considérés comme nobles, nécessitant parfois de longues études.

Je pense aux avocats, aux médecins. Ce sont des professions qui, jusque-là, n’étaient pas menacées par ces révolutions, mais plutôt accompagnatrices et bénéficiaires.
La question aujourd’hui est simple : jusqu’à quand ces métiers vont-ils pouvoir cohabiter, coexister, avec une machine devenue ultra-performante ?

Julien Merali
Est-ce que tout le monde est en train d’être chahuté par l’IA ? Ou est-ce que certains sont plus touchés que d’autres ?

Martial You
Pour moi, le véritable enjeu de l’intelligence artificielle – y compris pour déterminer si ce sera un succès ou un échec à terme -, c’est précisément là. Il n’y a pas beaucoup de doutes sur le fait que l’IA est en train de s’imposer et qu’elle va s’imposer d’une façon ou d’une autre.

La différence se fera entre une simple évolution technologique, une sorte d’Internet ou de numérique « plus plus », ou quelque chose qui révolutionne réellement l’ensemble de la société.
Et cette différence va se jouer précisément sur la question des générations. J’ai tendance à dire que l’intelligence artificielle est une senior revolution. Pour l’instant, l’IA est plutôt bénéfique aux générations les plus âgées.

C’est nouveau, car jusqu’à présent, les révolutions industrielles bénéficiaient surtout aux nouveaux entrants et aux juniors. Aujourd’hui, ce sont les seniors, ceux qui disposent d’une expertise affirmée, qui conservent une plus-value par rapport à la machine et qui risquent de la conserver encore longtemps.
Le problème, c’est que pour devenir senior un jour, il faut avoir été junior à un moment donné.

Or, en lisant beaucoup de choses sur l’intelligence artificielle, je m’aperçois que ce sujet n’est pas toujours clairement identifié, alors qu’il est pour moi absolument crucial.
Il faut réussir à donner une place aux juniors dans tous les corps de l’entreprise, dans tous les métiers. Une place qui leur permette d’être mis en confiance, d’apprendre un métier, alors même qu’ils font face à une concurrence croissante de l’intelligence artificielle, qui apprend plus vite qu’eux et fait souvent mieux qu’eux dès le départ.

Si l’on prend une analogie : avant qu’un ébéniste ne réalise un meuble remarquable grâce à ses trente années d’expérience, il doit d’abord apprendre à manier son ciseau à bois.
Le problème aujourd’hui, c’est que ce « ciseau à bois » est souvent mieux utilisé par l’ordinateur et l’intelligence artificielle que par le junior qui débute. Et c’est là que se situe le cœur du problème.

Cela pose d’abord la question de l’éducation, puis celle de l’entreprise qui accueille le junior. L’entreprise doit lui laisser une place, avec un cursus honorum, c’est-à-dire un parcours progressif qui lui permette de cohabiter avec la machine, de trouver sa fonction à côté d’elle.
Il s’agit de répartir les rôles : ce que la machine fait mieux avec des gains de rentabilité et de productivité, et ce qui relève encore de l’humain.

La question est alors : que va-t-on demander au junior qui entre dans l’entreprise ? Quel métier va-t-il apprendre, et comment va-t-on le faire évoluer pour qu’un jour il devienne senior, capable de superviser la machine ?
Si l’on rate cette première marche, on aura des machines surpuissantes, mais plus d’ouvriers pour les piloter.

Julien Merali :
On voit bien que les entreprises investissent aujourd’hui des milliards dans l’IA. Est-ce que des gains de productivité commencent à apparaître ?

Martial YOU
C’est là qu’apparaît une grande difficulté, voire une grosse déception. Même les spécialistes de l’intelligence artificielle avec lesquels j’échange le disent : il y a aujourd’hui une forme de déception de la part des entreprises.
Je pense qu’elles se sont parfois laissé abuser par un effet « miroir aux alouettes », notamment avec l’arrivée très médiatisée de ChatGPT et Open IA.

Cette révolution a été tellement rapide dans nos vies que beaucoup de dirigeants ont imaginé que toute la transformation liée à l’IA irait à la même vitesse, avec des retours sur investissement très rapides.
Or, ce n’est pas le cas. Il faut investir beaucoup, souvent dans le brouillard, sans savoir exactement où l’on va.

On sait que l’on ne pourra pas se passer de l’intelligence artificielle dans les années à venir. Mais concrètement, à quoi va-t-elle me servir, dans mon entreprise, dans mon métier ?
Et surtout, on attend un retour sur investissement rapide. Il ne faut pas se voiler la face : ce retour passe par la productivité et, souvent, par la baisse de la masse salariale.

Malgré tous les discours bienveillants et bien-pensants des dirigeants, la réalité est celle-ci : à partir de quand l’investissement dans la machine permet-il de réduire une masse salariale qui reste, dans la plupart des entreprises, le poste de coût principal ?

Or, cet équilibre est très lent à atteindre. En réalité, l’intelligence artificielle est un outil extrêmement intéressant pour améliorer la performance des systèmes industriels.
Mais quelque part, on n’a pas une intelligence artificielle universelle capable de répondre à toutes les attentes. Dans l’industrie, chaque entreprise doit construire sa propre intelligence artificielle.

Et cela prend du temps. Il faut des expertises qui ne sont pas toujours là, beaucoup d’investissements financiers, et il n’y a pas de retour immédiat.
C’est là la grande déception actuelle de dirigeants, qui se demandent finalement s’ils ont les moyens d’attendre que l’intelligence artificielle devienne réellement un levier de performance.

Julien Merali
Aujourd’hui, sait-on réellement ce que l’IA apporte à la croissance mondiale ? 

Martial YOU : En réalité, non. On parle de sommes tellement faramineuses… Par exemple, les États-Unis investissent de l’ordre de 400 milliards de dollars par an. Et je parle des États-Unis seuls, pas des entreprises.
Pour donner un ordre de grandeur, c’est environ trois fois le déficit national français par an. Ce sont donc des montants colossaux qui, pour l’instant, avancent un peu en sous-marin.

On ne sait pas exactement où va cet argent, ni à quoi il sert précisément.
Et en parallèle, on a des acteurs qui alimentent clairement une bulle sur les marchés financiers. Des entreprises qui valent plusieurs milliers de milliards : Apple, Alphabet, Google et d’autres. Ce sont des valorisations à 1 000, 2 000, 3 000, voire 4 000 milliards de dollars, c’est-à-dire l’équivalent du PIB de la France.

Et ces valorisations nourrissent une sorte de bulle qui irrigue l’ensemble des marchés financiers mondiaux, sans forcément avoir une réalité industrielle derrière.
On voit donc des masses colossales d’argent qui génèrent de la croissance financière sur les marchés, mais de là à savoir ce que cela irrigue réellement dans l’économie réelle, c’est beaucoup plus difficile à mesurer.

Julien Merali
En préparant cette interview, je voyais que les cinq plus grandes entreprises pèsent à elles seules plus de 30 % du S&P 500 US (indice boursier de l’agence Standard & Poor’s).

Peut-on réellement parler d’une bulle IA que l’on compare souvent à la bulle Internet- ?
Et ce qui pourrait la faire éclater, n’est-ce pas justement la déception sur les gains de productivité par rapport aux investissements massifs consentis par les entreprises et par les États ?

Martial YOU :Alors, est-ce qu’il y a une bulle IA ? Oui, évidemment. Une entreprise comme Nvidia qui vaut plus que le PIB de la France, à un moment donné, ce n’est pas logique. C’est aussi simple que cela.
Il n’y a pas de réalité concrète derrière de telles valorisations, donc on se doute qu’à un moment donné, cette bulle va exploser.

Vous donner un calendrier, je n’en ai évidemment pas, sinon je serais très riche.
La différence avec les bulles spéculatives précédentes, et notamment la bulle Internet de 2000, c’est que ces bulles étaient en général circonscrites. À l’époque, on parlait des TMT : technologies, médias, télécoms. Les acteurs étaient très identifiés, et ce sont eux qui ont explosé.

Je m’en souviens très bien, parce que j’avais lancé ma start-up exactement à ce moment-là, la même semaine. En mars 2000, quand Microsoft a publié son profit warning, tout s’est arrêté net.
Moi qui imaginais faire des tours de table à répétition et rouler en Mercedes décapotable six mois plus tard, tout s’est brutalement arrêté. Mais cela concernait des acteurs bien précis : la technologie, les médias et les télécoms.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle est présente de façon transversale dans pratiquement toute l’économie et toute l’industrie.
Cela signifie que la bulle peut exploser de manière beaucoup plus collatérale, en touchant des secteurs qui ne sont pas directement liés à l’IA.

Prenons un exemple pour visualiser.

Imaginons que YouTube annonce que le nombre de ses abonnés – et donc de ses revenus – n’est pas à la hauteur des attentes.
YouTube, c’est Google. Et Google, ce sont des investissements massifs dans l’IA. Donc une activité qui n’est pas directement liée à l’intelligence artificielle mais qui peut suffire à faire exploser la bulle IA.

C’est ça la grande différence : le danger peut venir d’un autre niveau et provoquer l’explosion d’une bulle devenue surdimensionnée.
Tout le monde en est conscient. Tous les jours, de grandes banques américaines – y compris celles qui avaient anticipé la crise des subprimes – parient déjà sur l’explosion de cette bulle pour en tirer profit.
Donc oui, tout le monde s’y attend. Ce sera probablement une déflagration importante, qui touchera beaucoup plus de secteurs qu’auparavant. Mais personne ne sait quand cela arrivera.

Julien Merali : À propos de compétences, n’y a-t-il pas aujourd’hui un risque de bipolarisation des emplois et est-ce que l’IA ne risque pas de contribuer davantage à la disparition des classes moyennes ?

Martial YOU : Si on pousse la logique jusqu’au bout, il resterait des fonctions de pilotage et de décision d’un côté, et l’on ferait disparaître une grande partie des métiers intermédiaires ou peu qualifiés, remplacés par l’IA et par des formes de robot androïde de plus en plus avancées.

Ces technologies peuvent déjà commencer à remplacer des éboueurs, des aides à domicile, des ouvriers de l’industrie lourde, ou encore des agents de sécurité sur certains sites.
Mais il ne faut pas penser qu’il y aura une catégorie qui s’en sortira et une autre qui serait condamnée.

Les seuls métiers qui s’en sortiront de manière relativement sûre, et Bill Gates l’a lui-même souligné, sont les métiers manuels.
Beaucoup de métiers manuels sont difficiles, voire impossibles, à remplacer efficacement par un robot ou une machine.

Et ce n’est pas parce qu’ils sont manuels.
Ce qui les protège, c’est qu’ils mobilisent une intelligence humaine complexe, difficile à reproduire pour une machine, du moins dans l’état actuel des choses.
Ce qui sauvera les métiers, c’est donc la capacité à y adjoindre et à renforcer l’humanité, l’intelligence humaine, dans la fonction.

Prenons un exemple très simple : un radiologue. On sait déjà que la machine est meilleure que lui pour analyser des images.
Dès lors, ça ne sert à rien fondamentalement de former pendant dix ans un radiologue avec des investissements très lourds pour son éducation, qui a des rémunérations très élevées, alors que l’intelligence artificielle fait mieux sur le plan technique ?

La valeur du radiologue devra donc se déplacer ailleurs : dans l’empathie, dans la capacité à expliquer un diagnostic, à accompagner un patient, ce que la machine ne sait pas faire.

Mais attention, il existe déjà des exemples, notamment chez Microsoft, où la machine s’est révélée capable d’une forme d’empathie perçue comme supérieure à celle du radiologue. Ce qui est paradoxal, car jusqu’à présent, on ne demandait pas vraiment à un médecin d’être humain.

Enfin, il sera de plus en plus essentiel que les entreprises disposent d’un véritable responsable de l’intelligence artificielle, directement rattaché au PDG., c’est-à-dire lié à la stratégie à proprement parler de l’entreprise et qu’il ait une forme d’autonomie et d’autorité, y compris sur les spécialistes techniques de l’informatique dans l’entreprise aujourd’hui.

L’IA est un sujet stratégique, transversal, qui ne peut pas être cantonné à l’informatique ou à la technologie. Elle devra irriguer tous les niveaux opérationnels de l’entreprise et être intégrée au plus haut niveau de la gouvernance.

Julien Merali
Est-ce qu’aujourd’hui, en Europe, on est suffisamment prêts pour cette reconversion des compétences, cette reconversion presque massive ?

Martial You
Si on est honnête, non. L’Europe est larguée.
On a Mistral en France, qui nous fait évidemment très plaisir, parce que ce sont des ingénieurs français revenus des États-Unis, avec cette envie de monter une forme d’intelligence artificielle concurrente de ChatGPT, mais européenne.

Je pense que la place de l’Europe dans l’intelligence artificielle va surtout se jouer sur la régulation. C’est souvent ce que l’on déteste de l’Europe au quotidien.
Mais parmi ceux qui ont créé l’intelligence artificielle, les pères de l’IA, notamment Yann Le Cun ou certains responsables de l’intelligence artificielle chez Meta, disent : attention, il va falloir encadrer ce secteur, car l’intelligence artificielle est potentiellement capable de détruire l’humanité.

Cela peut paraître délirant venant de scientifiques hyper cartésiens, qui semblent basculer dans la science-fiction, comme dans les récits des années 50 ou 60. Mais leur diagnostic mérite qu’on s’y attarde.

Si on laisse l’intelligence artificielle se développer comme le chiendent, de manière totalement incontrôlée, elle va prendre le dessus. On a déjà, en Asie, des entreprises dont le PDG est une intelligence artificielle.
Il ne faut donc pas croire que cela s’arrêtera aux très hautes fonctions. Donc il va falloir encadrer tout cela.

Et sur ce terrain-là, la régulation, le fait de ralentir et d’encadrer le développement de l’IA, est précisément un domaine où l’Europe est la mieux armée.

Julien Merali : Mais cela pose un problème : pendant que les États-Unis et la Chine investissent des milliards chaque année dans l’IA, nous, Européens, nous régulons. Qu’en est-il de notre souveraineté si nous utilisons uniquement des solutions américaines ou chinoises ?

Martial You
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, c’est un Far West. Mais si on veut comprendre le rôle que peut jouer l’Europe dans cette compétition : si l’on compare les États-Unis, l’Europe et la Chine dans une course de 100 mètres aux Jeux Olympiques.

D’un côté vous avez l’Europe avec l’esprit Coubertin : que le meilleur gagne, tout le monde peut participer, chacun a sa chance. Ce sont des valeurs profondément ancrées dans la philosophie européenne.
Et en face, vous avez les États-Unis et la Chine, dont la philosophie est « toujours plus loin, toujours plus vite », avec le progrès technologique comme allié principal.

Résultat : les Européens courent pieds nus, comme dans la tradition grecque, pendant que les Américains et les Chinois courent avec des lames en carbone sous les pieds, capables d’aller beaucoup plus vite grâce à la technologie.
Mais si l’on veut une vraie course, un vrai 100 mètres avec une ligne de départ équitable, il faut que tout le monde dispose à peu près des mêmes armes.

Et ces armes communes, c’est la régulation qui peut les apporter.
Et si on réfléchit bien, l’Europe s’est construite sur une vision humaniste et universaliste, avec des règles juridiques où l’humain est au cœur du dispositif. Et paradoxalement, c’est peut-être cela qui sauvera aussi l’intelligence artificielle américaine ou chinoise.

Les Américains resteront toujours dans une logique de performance technologique. Mais à un moment donné, il faudra leur dire : attention, même votre intelligence artificielle peut vous échapper, devenir autonome, indépendante et finir par vous détruire de l’intérieur.

Or, la régulation n’est pas dans la philosophie américaine. Et de l’autre côté, les Chinois sont dans une logique d’impérialisme technologique, avec la volonté d’imposer leurs solutions au reste du monde.
Mais là aussi, il y aura forcément un moment de guerre et confrontation avec les autres blocs, qui les obligera à respecter des règles du jeu communes.

Ma conviction profonde, c’est qu’il faudra réguler l’intelligence artificielle. Tout le monde finira par s’en rendre compte. Il faut simplement espérer que ce ne soit pas trop tard.
Et même si on critique souvent l’Europe, elle reste aujourd’hui le bloc le mieux armé pour fixer ces règles. C’est peut-être le rôle d’arbitre qu’elle doit assumer dans la révolution de l’IA.

Julien Mérali
Pour conclure sur le thème de l’intelligence artificielle, sans faire de séance de voyance, j’aimerais avoir ton image de ce que pourraient devenir nos sociétés, nos entreprises, nos sociétés modernes dans dix ou vingt ans.

Martial YOU
C’est une question très difficile, parce que personne n’a aujourd’hui une vision claire de ce que l’intelligence artificielle va réellement apporter.
On est dans du Schumpeter « puissance plus plus » : il y aura de la destruction, il y aura de la création, c’est une certitude.

Quels métiers cela va créer ? C’est très difficile à anticiper.
Alors si l’on pousse la logique jusqu’au bout et si l’intelligence artificielle tient ses promesses, cela signifie moins d’humains dans les outils industriels et dans la création de valeur des entreprises. Et cela pose des questions vertigineuses.

Si l’on va au bout de ce raisonnement, cela voudrait presque dire qu’il faudrait limiter les naissances, réduire la population mondiale… On bascule alors dans la science-fiction.
Mais d’un point de vue purement démographique, il est évident qu’une IA généralisée nécessitera moins de main-d’œuvre pour faire fonctionner les entreprises.

En revanche, l’intelligence artificielle va s’imposer de manière massive sur tout ce qui concerne les flux – et c’est l’essentiel de l’économie aujourd’hui : flux de population, flux de biens, flux de marchandises, flux d’informations.
Partout où l’on peut optimiser la circulation des données et des informations, l’IA est redoutablement efficace. Et donc oui, vous allez améliorer les avions, le fret, la circulation des villes, etc.

Je dis souvent aux responsables politiques que je reçois à RTL le matin et qui sont là, comme souvent en phase de réflexion sur quels projets pour la France : avant d’avoir 50 idées pour la France qui sont 50 silos les uns à côté des autres, prenez un truc qui est transversal et qui reconstruit la société, ce sont les transports, les flux.

Et à partir de là, vous avez l’aménagement du territoire, l’évolution de la supply chain, la transformation de la carte géographique de la France en fonction des entrepôts et e-commerces.
Vous pouvez construire un véritable projet de société à partir de cette seule ligne directrice.

L’intelligence artificielle va être un atout énorme sur tout ce qui est flux et donc transports. Et c’est cela que l’on doit intégrer – et pourquoi pas dans un projet présidentiel – l’idée de reconstruire effectivement un avenir au travers de ce que va apporter l’intelligence artificielle.

Enfin, et c’est ce que disent les créateurs de l’intelligence artificielle, il faut impérativement que l’IA reste un outil. Si c’est plus que ça, ça devient un danger.

Interview réalisée par Julien Merali, Directeur du pôle IT d’Agora Manager Groupe, dans le podcast Les Enfants de l’IT et de la Data – Un rendez-vous de l’Agora des DSI CIO et de l’Agora CDO

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