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Promouvoir la diversité dans la tech

À l’heure où la data et l’intelligence artificielle redessinent en profondeur nos modèles économiques et sociaux, la question de la diversité dans la tech n’est plus seulement un enjeu d’équité, mais un véritable levier de performance.

Dans cet épisode Les Enfants de la Data de de l’Agora Chief Data Officer, Julien Merali réunit Angela Naser, directrice de Women in Tech France, et Jean-Yves Falque, président-fondateur d’Apgar, groupe international, expert du data management (Data Advisory, Data Enablement et Business Solution grâce aux données et à l’IA…)

Entre constats chiffrés, retours d’expérience terrain et convictions fortes, cet échange met en lumière les biais profondément ancrés dans l’écosystème technologique — de l’orientation dès le plus jeune âge, aux inégalités dans les parcours de formation, aux mécanismes de recrutement et d’accès aux postes à responsabilité, jusqu’aux données et aux algorithmes qui reproduisent et amplifient ces déséquilibres et leurs impacts concrets sur le business et la société.

Face à ces défis, les intervenants partagent des initiatives et des leviers d’action, du développement et de la rétention des talents féminins à la transformation des pratiques de recrutement, en passant par la formation continue et l’acculturation aux technologies, jusqu’à la mise en place d’une gouvernance data plus responsable et inclusive.

Porté par la vision d’Apgar, qui conjugue excellence opérationnelle et engagement sociétal à travers ses projets data-driven et pro bono, cet épisode propose une lecture résolument stratégique de la diversité : non plus comme une contrainte, mais comme un moteur d’innovation, de compétitivité et de transformation durable.

ENTRETIEN

Julien Merali : On va parler des inégalités et de la diversité dans la tech. On sait qu’il y a encore du travail. Mais d’abord, on va présenter en quelques mots Women in Tech.

Angela Naser : Women in Tech est une grande ONG qui existe depuis 2018. Elle a été créée par une femme extraordinaire qui s’appelle Ayumi Moore Aoki. Aujourd’hui, nous sommes présents dans plus de 75 pays et nous comptons plus de 1,5 million de membres dans le monde. Nous nous appelons Women in Tech, mais nous comptons aussi 30 % d’hommes, et je tiens toujours à le préciser.

Nous travaillons sur trois leviers. D’abord, l’éducation, car notre objectif principal est d’encourager et de pousser les jeunes filles à s’orienter vers les métiers scientifiques et techniques. Le deuxième levier consiste à accompagner les femmes pour progresser et accéder à des postes à responsabilité dans les entreprises. Enfin, nous agissons à un niveau systémique, en travaillant avec les entreprises et les gouvernements pour transformer l’écosystème tech vers plus de diversité.

Notre objectif est d’atteindre 100 millions de femmes accompagnées d’ici 2030.

Julien Merali : Justement, nous sommes en 2026. Quel est l’état des lieux global de la représentation des femmes dans la tech, en France et à l’international ? La France est-elle bien placée sur le plan international ?

Angela Naser : Malheureusement non. Nous ne sommes pas très bien placés, même si nous pouvons encore progresser. Aujourd’hui, les femmes représentent environ 28 % des collaborateurs dans la tech dans le monde. En Europe, c’est 22 %, et en France, environ 16 à 17 %. Sur les métiers de la data et de l’IA, nous sommes légèrement mieux positionnés, avec environ 22 %.

Ce qui est frappant, c’est que les femmes représentent 30 % des étudiantes dans la tech, mais seulement 20 % des postes de management. Et dès qu’il s’agit de postes à responsabilité, elles ne sont plus que 10 à 15 %.
Autre chiffre alarmant : 50 % des femmes de moins de 35 ans quittent la tech avant cet âge, et 40 % ne restent pas plus de dix ans.
Aujourd’hui, la problématique n’est pas seulement de faire entrer les femmes dans la tech, mais aussi de les y maintenir. Cela signifie que nous avons toutes et tous un devoir collectif de rendre cet écosystème plus inclusif, plus accueillant et plus sûr.


Julien Merali : On va aussi parler des inégalités plus globales dans la tech. Pouvez-vous partager quelques chiffres sur ces inégalités et les problématiques que vous observez ?

Angela Naser : La première inégalité concerne les salaires, même si elle touche tous les secteurs. Il y a également une autre inégalité importante…
Julien Merali : Sur l’inégalité salariale, on parle de quel ordre de grandeur ?

Angela Naser : L’inégalité salariale est globalement la même que dans les autres secteurs, autour de 14 à 15 %. La tech ne se distingue pas particulièrement sur ce point. En revanche, plus on monte dans la hiérarchie, plus les femmes disparaissent.

Il y a très peu de femmes dans les postes décisionnaires. Par exemple, dans le French Tech 120, seulement 22 % des dirigeants sont des femmes. C’est extrêmement faible.
Et cela pose un problème majeur : si les femmes ne sont pas présentes dans les instances de décision, notamment dans les laboratoires d’IA ou de tech, elles ne participent pas aux décisions.
Or, ces décisions influencent directement des algorithmes, par exemple ceux qui déterminent l’octroi de crédits. Aujourd’hui, seulement 2 % des financements vont à des projets portés par des femmes. Il y a donc un vrai problème de biais.

Julien Merali : Justement, en parlant de data et d’IA, comment ces biais peuvent-ils impacter à la fois le business et la société ? Vous avez commencé à en parler, mais j’aimerais comprendre l’impact côté business, car c’est souvent ce qui parle le plus aux entreprises.

Angela Naser : Je vais vous donner un exemple très concret. Dans le secteur de la finance, les femmes représentent 60 % des collaborateurs, mais seulement 2 % des postes de direction. Cela signifie que les décisions sont prises sans elles.

Et, au final, on reproduit à grande échelle, via les algorithmes, les biais que l’on observe déjà à petite échelle.

Julien Merali : Une fois qu’on a posé ce constat, il est essentiel de proposer des solutions. On en parle aussi avec les data officers, pour comprendre comment ils agissent au sein de leur entreprise. Quelles sont, selon vous, les solutions à mettre en place une fois ce constat établi ?

Angela Naser : McKinsey a publié une étude cette année montrant que les entreprises avec 50 % de diversité génèrent 25 % de chiffre d’affaires en plus.

Julien Merali : Comment l’expliquer, en quelques points ?

Angela Naser : La diversité, c’est avant tout la richesse des idées. Aujourd’hui, intégrer des femmes, des hommes, des personnes de toutes cultures et origines, c’est refléter la société dans son ensemble. Cela permet de toucher tout le monde, de n’exclure ni les clients, ni les talents, et d’être également aligné sur le plan juridique tel l’IA ACT.

Finalement, c’est être pleinement en phase avec son environnement.

Julien Merali : C’est inclure toute la population, donc tout le marché potentiel.

Angela Naser : Exactement. Et surtout, cela permet de retenir les talents. Aujourd’hui, ce n’est pas acceptable d’avoir 30 % de femmes dans les filières tech et scientifiques, puis d’en voir 50 % partir avant 35 ans. Cela signifie qu’on ne leur offre pas un écosystème adapté pour qu’elles restent.

Et malheureusement, elles partent souvent à l’étranger. J’ai appris récemment que nous sommes le pays qui dépose le plus de brevets, mais que 90 % d’entre eux sont exploités à l’étranger. Ce n’est pas acceptable. Parmi ces innovations, il y a aussi des femmes.

Je suis actuellement deux entrepreneuses françaises dans la MED tech qui, faute de financements en France, s’installent aux États-Unis. Et cela me brise le cœur, car leurs projets sont extraordinaires.

Mais elles ont trouvé des financements beaucoup plus facilement aux États-Unis, donc elles s’y installent. Et c’est une vraie perte pour nous.

Julien Merali : Jean-Yves, vous êtes président et cofondateur d’Apgar. Pouvez-vous présenter en quelques mots votre activité pour celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore ?

Jean-Yves Falque : Apgar est un cabinet de conseil en data management et en mise en œuvre d’intelligence artificielle pour accompagner les processus métiers. Nous intervenons sur toute la chaîne : du conseil en amont, avec une dimension pédagogique, jusqu’à la mise en place des technologies et leur maintenance. Nous sommes 250 collaborateurs, basés en France, et présents dans une quinzaine de pays.

Julien Merali : On évoque souvent la data comme un miroir. Nous avons commencé à parler du rôle des données et des algorithmes dans l’amplification des inégalités. Quelle est votre vision sur ce sujet ? Et pensez-vous que la data peut aussi contribuer à inverser la tendance et réduire ces inégalités ? Peut-elle, en quelque sorte, lisser ces déséquilibres ?

Jean-Yves Falque : C’est un sujet vaste. Angela a partagé des données préoccupantes. Si les algorithmes apprennent à partir de données déjà biaisées, on risque simplement d’industrialiser ces biais.
Par exemple, dans l’intelligence conversationnelle, on peut produire des contenus davantage orientés vers un public masculin ou des profils dirigeants masculins. C’est un biais qu’il faut corriger. Il est donc essentiel de mettre en place une gouvernance des données et de l’apprentissage des algorithmes, afin de garantir des données de qualité dès le départ.

Car si les données d’entrée sont biaisées, les résultats le seront aussi. En revanche, la data représente aussi une formidable opportunité : elle permet de mettre en lumière les problèmes et donc d’agir concrètement pour les corriger.

À partir de ces constats, on peut se fixer des objectifs, améliorer les pratiques, et gagner en créativité comme en performance business. Il faut aussi adopter une vision positive : certaines femmes peuvent avoir des appréhensions face aux métiers techniques, parfois à tort.

Chez nous, nous avons environ 34 % de femmes dans tous les métiers, ce qui montre que ce n’est pas une fatalité. Les outils d’intelligence artificielle peuvent aussi aider à lever ces freins, en accompagnant les professionnels dans les tâches techniques et en rendant ces métiers plus accessibles.
Cela peut donc devenir une réelle opportunité.

Julien Merali : Angela, quels KPIs peut-on mettre en place pour mesurer concrètement la diversité et l’inclusion dans les organisations tech ?

Angela Naser : Lors du Forum de Davos l’an dernier, il a été annoncé que l’intelligence artificielle allait créer 97 millions d’emplois et en supprimer 85 millions, et que 85 % des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui.

Ce que j’encourage systématiquement, que ce soit en entreprise ou auprès des étudiants, c’est la formation continue. En France, nous avons un atout unique : le CPF. Nos métiers ne vont pas disparaître, mais évoluer. Il faut donc se former en permanence.

Personnellement, je passe entre quatre et cinq certifications par an, car mes études initiales sont aujourd’hui obsolètes. Il faut s’adapter en permanence à cette révolution technologique.

Tous les métiers sont concernés. Même les juristes, par exemple, ne vont pas disparaître, mais évoluer. L’IA leur permettra de gagner du temps. J’encourage donc les entreprises à inciter leurs collaborateurs à se former, à utiliser le CPF et à élargir leur zone de confort.

Il faut aussi aller chercher les talents là où ils sont. Certaines entreprises affichent de très beaux slogans, mais la réalité est parfois différente. Il faut revoir les pratiques de recrutement, y compris les algorithmes, et s’ouvrir davantage, notamment via l’alternance.

Avec Women in Tech, nous organisons des événements comme les Digital Girls Day dans de grandes entreprises. Et parfois, on nous dit : “C’est la première fois qu’on accueille des lycéennes d’établissements classés REP+ (qui concernent les quartiers ou secteurs isolés qui connaissent les plus grandes concentrations de difficultés)” . Mais bien sûr, elles sont tout à fait à leur place.

Et finalement, ces jeunes avaient souvent un niveau supérieur à ce que certains imaginaient, parfois même plus que des profils issus de parcours très classiques.

Aujourd’hui, je suis très fière, car certaines ont été cooptées par des cadres de GAFAM et grandes entreprises. Et c’est une vraie réussite.

Julien Merali : Jean-Yves, est-ce que vous voyez cette diversité comme un levier réellement actionnable, ou au contraire comme quelque chose de pénalisant ?

Jean-Yves Falque : Non, il n’y a même pas de débat. C’est une formidable opportunité. Chez nous, environ 34 % des équipes sont des femmes. Cela apporte une richesse d’échanges incomparable. Les points de vue sont différents, les approches aussi, et cela enrichit considérablement les discussions et les décisions. Et c’est parfois même plus carré et souvent délivré plus rapidement et en qualité que les hommes.

Et il ne faut pas oublier que nous sommes dans un secteur en pénurie de compétences. Se priver de la moitié de la population est une aberration. Le problème commence dès la formation : dans les écoles d’ingénieurs ou les filières tech, il existe déjà un biais.

Il faut agir très tôt. J’ai un enfant de dix ans, et en discutant avec lui sur ses camarades, je constate déjà des biais : certaines filles pensent que la tech n’est pas faite pour elles. Ce n’est pas normal. On se prive de 50 % des talents, de l’intelligence et de la créativité. C’est une perte énorme, et donc une véritable opportunité business manquée.

Angela Naser : Il existe un phénomène mondial : les professeurs de mathématiques posent davantage de questions aux garçons qu’aux filles. C’est une donnée de l’UNESCO, observée partout dans le monde.

Julien Merali : A-t-on une idée des proportions ?

Angela Naser : Les chiffres varient, mais le constat est global. C’est pour cela que nous organisons des hackathons dès le plus jeune âge, en équipes mixtes. Les enseignants nous disent souvent que c’est la première fois qu’ils voient filles et garçons collaborer ainsi. Parce qu’en classe, ils ne discutent pas ensemble.
Nous avons même mis en place des journées de formation, Use Camp, pour les parents.

Par exemple, j’ai invité mon frère, prothésiste dentaire, à une formation sur l’IA. Pour lui, l’intelligence artificielle se limitait à ChatGPT. À la fin de la journée, il avait découvert un univers beaucoup plus large. Cela montre à quel point il est important de sensibiliser.

Julien Merali : Jean-Yves, vous avez un mantra “Data for Good Reasons”. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie concrètement chez vous ?

Jean-Yves Falque : Ce mantra a deux dimensions. La première, c’est imager notre cœur de métier : aider les organisations à mettre en place une gouvernance des données, garantir leur qualité, et les exploiter efficacement, que ce soit pour l’IA ou le pilotage opérationnel.

Cela implique de comprendre d’où viennent les données, à quoi elles servent et comment les utiliser.

Mais il y a aussi une seconde dimension. Dès la création d’Apgar, nous avons voulu avoir un impact positif sur la société. Nous avons donc développé des actions pro bono, en mettant notre expertise au service de causes qui nous tiennent à cœur.

Nous accompagnons des organisations via du mécénat de compétences, en déployant des plateformes data. Et nous encourageons aussi nos clients à utiliser leurs données pour générer un impact positif sur la société.

Par exemple, les gains de productivité liés à l’IA peuvent libérer du temps, du budget et des ressources, qui peuvent être réinvestis dans des projets à impact.

Puis, la data peut aussi aider à réduire la consommation énergétique, corriger les biais que l’on vient d’évoquer ou diminuer les émissions carbone. Elle peut donc avoir un impact concret et mesurable sur la société.

Julien Merali : Vous avez évoqué la diversité femmes-hommes, mais aussi celle des parcours. Comment cela se traduit-il chez vous ?

Jean-Yves Falque : Les femmes sont présentes à tous les niveaux de l’entreprise, y compris dans les fonctions techniques et de direction. Ce n’est pas limité aux fonctions support. On a une bonne partie de nos consultants qui sont des consultantes aussi bien sur les aspects technos, des développeuses, que sur les aspects un peu plus fonctionnels de recueil du besoin ou de pilotage de projet.

Pour nous, ce n’est pas une question de quotas dans notre grille RH. Nous recrutons les meilleurs profils, et ils sont évidemment aussi féminins. Le vrai défi, c’est le manque de candidatures féminines, ce qui renvoie encore une fois à la formation.

Julien Merali : Pour conclure, pouvez-vous nous parler de votre projet pro bono, notamment avec l’Observatoire des camps de réfugiés ?

Jean-Yves Falque : Nous avons identifié cette ONG, notamment en lien avec notre ADN franco-libanais. Elle travaille sur les camps de réfugiés au Liban, avec des données gérées de manière artisanale, sous Excel, pour chaque camp.

Et ils étaient incapables de croiser leurs informations statistiques. On leur a donc proposé de mettre en place une plateforme data complète pour pouvoir complètement industrialiser leur recherche et surtout pouvoir les publier à plus grande échelle. Faire de l’open data, les envoyer aux Nations Unies, pouvoir faire un reporting et puis après, faire des analyses.

Pourquoi ce camp de réfugiés a vu sa population augmenter de 30 % dans les six derniers mois ? Peut être parce qu’à 600 kilomètres de là, il y a eu un problème de sécheresse à outrance. Peut être tout simplement parce qu’il y a eu une guerre à 850 kilomètres de là et qu’ils se sont déplacés.

Mais d’être capable de croiser ces données-là, c’était juste impossible. Donc on s’est dit que c’était aussi un grand champ d’exploration pour nous de mettre une plateforme data complète et les accompagner dans la digitalisation. 

C’est génial parce qu’on leur apporte vraiment un outillage et ils n’avaient même pas idée qu’on pouvait aller à ce niveau là. Donc on les aide vraiment à se concentrer sur la pure valeur de leurs travaux et de leurs recherche en automatisant tout ce qui a moins d’intérêt mais qui va les aider derrière à rayonner sur les conclusions de leurs travaux.

Julien Merali : Angela, un mot de conclusion pour encourager les jeunes filles à se lancer dans la tech ?

Angela Naser : Osez. Osez sortir de votre zone de confort, osez lever la main. Et comme le disait Nelson Mandela : “Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends.” Au pire, vous apprendrez et vous progresserez.

Propos recueillis par Julien Merali, Directeur de pôle IT d’Agora Managers Groupe.

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