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Souveraineté numérique : sommes-nous entrés dans l’enfer numérique ?

La souveraineté numérique n’est plus uniquement un sujet de cybersécurité. Elle est devenue un enjeu économique, industriel, énergétique, environnemental et géopolitique qui conditionne désormais la compétitivité et l’autonomie des entreprises comme des États. Où sont stockées les données ? Qui les contrôle ? Sous quel droit sont-elles protégées ? Et comment concilier performance, innovation et indépendance dans un contexte de tensions internationales et d’essor de l’intelligence artificielle ?

À travers son regard de journaliste et d’enquêteur, Guillaume Pitron éclaire les coulisses d’un numérique que l’on croit immatériel, mais qui repose sur des infrastructures, des ressources critiques et des rapports de force mondiaux.

À ses côtés, Guillaume de Lavallade, Directeur Général de Free Pro, apporte une réponse concrète aux préoccupations des entreprises : infrastructures souveraines, cloud de confiance, certifications de sécurité et accompagnement de proximité. Ensemble, ils dessinent les contours d’une souveraineté numérique devenue un levier stratégique de résilience, de confiance et de performance pour les organisations.

Julien Merali
Guillaume Pitron*, vous avez publié L’Enfer numérique : Voyage au bout d’un like » (Édition LLL). Nous vivons dans un monde où le clic et le like sont devenus monnaie courante. Pourtant, on a souvent l’impression que tout cela est dématérialisé, qu’il ne se passe rien derrière. Or, sous-tendent derrière ce numérique, des enjeux géopolitiques majeurs et de souveraineté.

Guillaume, pourquoi avoir choisi ce titre, *L’Enfer numérique* ?

Guillaume Pitron
Je vous avoue que c’est mon éditeur qui l’a choisi. J’aime beaucoup le sous-titre, *Voyage au bout d’un like*. Le titre est fort, évidemment, mais il illustre bien le hiatus entre, d’un côté, l’apparente simplicité de l’expérience numérique. Lorsque l’on est en ligne ou que l’on utilise un téléphone portable, tout paraît intuitif.

Et pourtant, derrière cette interface, il y a tout un entrelacs de connexions, de câbles, de serveurs, de data centers, de réseaux de téléphonie 4G ou 5G, etc. Leur gestion et leur mise en service sont extrêmement complexes et peuvent parfois relever d’un véritable enfer numérique.

Je me souviens d’un échange avec le responsable informatique d’un data center en Angleterre, un Chief Information Officer. Son rôle consistait à assurer la continuité de service des infrastructures.

Une plaisanterie circule d’ailleurs à leur sujet : on dit que *CIO* signifie *Career Is Over*, tant la pression est forte. À la moindre interruption de service, ils peuvent être mis en cause, voire perdre leur poste. C’est aussi une forme d’enfer numérique. J’admets toutefois que le titre est volontairement un peu fort.

Julien Merali
Free Pro en quelques mots.

Guillaume de Lavallade
Nous apportons de la connectivité aux entreprises et aux collectivités locales : fibre optique, réseaux mobiles 5G +, cybersécurité, cloud et hébergement. Nous sommes véritablement la branche du groupe dédiée à l’accompagnement des entreprises.

Julien Merali
Vous accompagnez aujourd’hui des entreprises de toutes tailles. Pensez-vous que les entreprises françaises se préoccupent réellement de l’emplacement de leurs données ? Et ont-elles conscience des enjeux ?

Guillaume de Lavallade
Très clairement, et je rejoins ce que disait Guillaume tout à l’heure, il existe une forme de méconnaissance des réseaux. Tant que cela fonctionne, on n’y pense pas ; c’est lorsqu’il y a une panne que l’on prend conscience de leur importance.

Il est donc difficile pour beaucoup d’entreprises de savoir où leurs données sont réellement stockées, comment elles le sont et qui peut y accéder.

C’est vrai que tous les débats actuels sur la souveraineté des données, et, – de ce point de vue, le président américain nous aide beaucoup à les remettre sur le devant de la scène – conduisent les entreprises à s’interroger. Elles souhaitent désormais que leurs données soient localisées en Europe et qu’elles ne soient pas accessibles aux entreprises américaines, ni aux autorités américaines, notamment au Département de la Justice américain. Ce sont des sujets qui commencent réellement à prendre de l’importance.

Julien Merali
Guillaume Pitron, nous vous avions déjà reçu pour parler des métaux rares. Lorsque vous avez commencé votre enquête sur l’empreinte du numérique, qu’est-ce qui vous a le plus surpris en démarrant cette enquête ?

Guillaume Pitron
Ce qui m’a le plus frappé, c’est le décalage entre le discours sur la dématérialisation, devenu aujourd’hui monnaie courante, et la réalité matérielle du numérique.

On parle du « cloud », un terme qui n’est pas utilisé pour tromper le consommateur, mais pour évoquer la fluidité et la simplicité d’utilisation des services numériques. Pourtant, derrière ce cloud, il existe une réalité extrêmement matérielle qui commence… dans une mine.

Ce qui m’a profondément marqué, c’est de descendre dans des mines chinoises de métaux stratégiques, de terres rares ou encore de graphite, pour comprendre d’où provenaient ces minerais indispensables à nos téléphones portables, à leurs composants, à leurs vibreurs et, plus largement, à tous nos équipements numériques.

Cela m’a évidemment beaucoup frappé.

J’ai également parcouru le nord de la Suède, où certains data centers, notamment ceux du groupe Facebook, aujourd’hui Meta, sont implantés afin de bénéficier du froid naturel pour leur refroidissement, ce que l’on appelle le *free cooling*.

Cela m’a amusé, mais aussi beaucoup étonné de réaliser que certaines de mes données pouvaient être stockées là-bas. Toute cette réalité matérielle est finalement très peu connue, alors qu’elle s’accompagne d’un impact écologique bien réel.

Et qui dit réalité matérielle dit aussi une question essentielle : où se trouvent ces infrastructures ? Qui les possède ? Qui sont les actionnaires ? Qui les exploite ? Qui les contrôle ? Qui a, finalement, le doigt sur le bouton « on » ou « off » ?

À partir du moment où l’on s’intéresse à la matérialité du numérique, la question de la souveraineté des infrastructures et des enjeux géopolitiques devient inévitable.

Julien Merali
En quelques mots, les lecteurs le découvriront dans votre livre, mais pouvez-vous nous expliquer les différentes étapes de ce « like » ?

Guillaume Pitron
Si, par exemple, j’envoie un SMS ou un message WhatsApp à l’un des convives autour de cette table, la donnée ne traverse évidemment pas simplement la table. Le livre suit justement le parcours de cette donnée, de ce « like ».

La donnée rejoint d’abord une antenne relais, peut-être installée sur le toit de cet immeuble. Elle redescend ensuite par la fibre optique, passe dans les parties communes, rejoint les réseaux situés sous les trottoirs de Paris, puis les infrastructures techniques de l’opérateur.

Elle peut ensuite traverser un océan, si les données WhatsApp sont hébergées dans un data center situé aux États-Unis.

Tout cela s’effectue quasiment à la vitesse de la lumière — environ 80 % de cette vitesse dans la fibre optique.

La donnée est stockée non pas dans un seul, mais dans plusieurs centres de données afin d’assurer la redondance des infrastructures et la continuité de service, avant de revenir jusqu’à son destinataire.

Finalement, la véritable distance qui nous sépare n’est pas de quelques mètres, mais parfois de plusieurs milliers de kilomètres.

C’est donc cet entrelacs d’infrastructures emprunté par la donnée qui sert de fil conducteur du livre et qui permet d’aborder tous les enjeux qui se cachent derrière, notamment ceux liés à la souveraineté.

Julien Merali
Lorsqu’on parle de souveraineté et de localisation des données, il y a également un enjeu majeur pour les entreprises : celui de la proximité.

Certaines entreprises souhaitent aujourd’hui savoir précisément où se trouvent leurs données, pouvoir les localiser, voire, dans certains cas, visiter physiquement leur data center. Est-ce devenu un sujet important ?

Guillaume de Lavallade
Effectivement. Il y a à la fois un besoin de souveraineté, c’est-à-dire la certitude qu’un État étranger ou un concurrent ne puisse pas accéder aux données, mais aussi un besoin de proximité.

Les entreprises souhaitent pouvoir matérialiser leurs données. Elles ont besoin de savoir qu’elles sont hébergées dans un data center identifiable, situé à proximité.

Cette notion de proximité n’est pas uniquement rationnelle. On pourrait très bien se dire qu’un data center situé ailleurs en Europe offre les mêmes garanties.

Pourtant, lorsqu’on est une entreprise française, disposer de ses données à une heure de route n’a pas la même signification que de les savoir hébergées dans un autre pays européen. Les entreprises veulent pouvoir se dire que, si un problème survient, elles pourront accéder à leur data center ou à leurs données, même si, dans la pratique, il existe de nombreuses barrières techniques.

Il y a donc un mélange d’irrationnel et de rationnel qui se rejoint dans cette recherche de proximité.

Julien Merali
Au fond, cela traduit aussi une véritable prise de conscience.

Guillaume de Lavallade
Absolument. Mais il y a également un autre aspect : l’énergie. On raisonne souvent à l’échelle mondiale, mais lorsqu’un data center consomme de l’électricité en France, cette électricité est largement décarbonée. Ce n’est pas le cas partout en Europe, notamment en Allemagne ou en Pologne.

Julien Merali
Guillaume, depuis la sortie de votre livre, un événement majeur est venu bouleverser le paysage : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative dans le quotidien du grand public.

En quoi cela change-t-il l’équation de cet « enfer numérique » ?

Guillaume Pitron
Je pense qu’il est important de rappeler que nous sommes encore, d’une certaine manière, à l’âge préhistorique du numérique.

Lorsque j’ai écrit ce livre, il y a cinq ans, nous en étions encore aux balbutiements de ces usages. Personne n’imaginait alors que le grand public interrogerait quotidiennement des intelligences artificielles comme ChatGPT ou Claude.

Aujourd’hui, ces usages ne cessent de se développer. Nous assistons à une inflation permanente des usages numériques, qu’il s’agisse des cryptomonnaies ou, bien sûr, de l’intelligence artificielle générative.

Cette dernière a un impact considérable sur notre consommation du numérique. Son impact est social, psychologique, économique, mais aussi énergétique.

Les chiffres peuvent varier selon les études, mais les ordres de grandeur sont connus : une requête adressée à une intelligence artificielle générative consomme environ quinze à vingt fois plus d’énergie qu’une recherche classique sur un moteur de recherche.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à une double dynamique.

D’un côté, l’industrie du numérique améliore sans cesse l’efficacité énergétique de ses infrastructures. Les exploitants de data centers travaillent en permanence sur le *Power Usage Effectiveness* (PUE) afin de réduire leur consommation électrique par unité de données stockées.

De l’autre, les usages progressent encore plus rapidement. Toutes les projections réalisées par l’ARCEP ou l’ADEME, qu’elles portent sur 2030, 2035, 2040 ou même 2050, convergent : la consommation de matériaux, d’électricité et les émissions de CO₂ continueront d’augmenter.

Cette hausse sera naturellement atténuée lorsque l’électricité utilisée est décarbonée. C’est d’ailleurs ce que recherchent de plus en plus les GAFAM qui internalisent la consommation d’électricité.

Dans ce contexte, la France dispose d’un véritable atout grâce à une électricité largement décarbonée, ce qui en fait un territoire attractif pour l’implantation de data centers.

Julien Merali
Guillaume, selon vous, la souveraineté est-elle aujourd’hui devenue indissociable de la performance des entreprises ?

Après tout, lorsqu’une entreprise choisit un partenaire comme Free Pro, c’est aussi cette performance qu’elle recherche.

Guillaume de Lavallade
La souveraineté recouvre en réalité plusieurs dimensions.

La première est économique : il s’agit d’éviter de devenir dépendant d’un acteur dominant qui, une fois sa position acquise, peut augmenter fortement ses prix.

Nous avons récemment vu un exemple très parlant avec VMware après son rachat par Broadcom. Les tarifs ont parfois été multipliés par trois, y compris pour des clients qui pensaient disposer de licences pérennes.

Le produit reste excellent, mais lorsqu’il n’existe plus d’alternative crédible, cette position dominante devient un véritable sujet.

La deuxième dimension concerne les données : une entreprise ne souhaite évidemment pas qu’un concurrent puisse y accéder. On sait d’ailleurs que le Département de la Justice américain a déjà utilisé certains dispositifs d’accès à l’information, notamment dans l’affaire Alstom au profit d’entreprise américaine.

Enfin, il existe une troisième dimension : la souveraineté de l’innovation.

On l’a encore vu récemment lorsque le gouvernement américain a demandé à Anthropic de limiter l’accès à leurs modèles d’intelligence artificielle les plus avancés aux seules entreprises américaines.

Pour les entreprises européennes, cela pose une vraie question : comment continuer à innover si l’accès aux meilleurs outils devient limité ?

La souveraineté n’est donc pas seulement une question de données ; elle concerne aussi la capacité d’innover et de rester compétitif.

La souveraineté revêt ainsi plusieurs dimensions. Selon les entreprises, elles ne seront pas toutes prioritaires, mais elles renvoient toutes, au fond, à une même idée : celle de l’autonomie numérique.

Julien Merali
Sommes devenus dépendants d’acteurs étrangers, souvent sans même nous en rendre compte.

Guillaume Pitron
Du point de vue du citoyen-consommateur, cette dépendance n’est pas forcément perçue. En revanche, je constate que les directeurs des systèmes d’information sont de plus en plus attentifs à la localisation de leurs données, à la fois pour des raisons de résilience et de souveraineté.

Mais il y a aussi un autre facteur : l’impact environnemental du numérique. Aujourd’hui, c’est devenu un véritable enjeu pour les entreprises. C’est un sujet environnemental, bien sûr, mais aussi un sujet de communication et de ressources humaines.

Lorsque vous souhaitez recruter des ingénieurs issus de ce que l’on appelle parfois la « génération Greta », particulièrement sensibles aux enjeux écologiques, il est essentiel de pouvoir démontrer, non seulement par le discours mais aussi par des actions concrètes, que vous prenez en compte l’impact environnemental du stockage des données.

Je l’ai observé dans plusieurs entreprises. Elles se tournent de plus en plus vers des opérateurs de cloud ou de colocation en intégrant, dans leurs cahiers des charges, des exigences très précises : une électricité décarbonée, par exemple.

La question de la localisation des données devient alors essentielle, car l’impact environnemental n’est évidemment pas le même selon que les données sont hébergées aux États-Unis ou en Europe. On peut même ensuite affiner le raisonnement à l’échelle des différents pays européens.

Finalement, la souveraineté numérique se pose aussi sous un angle RSE.

Julien Merali
Guillaume de Lavallade, très concrètement, comment Free Pro garantit-il cette souveraineté ? Quelles sont les mesures que vous mettez en œuvre ?

Guillaume de Lavallade
Nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur la vision industrielle de Xavier Niel, qui a pris des orientations fortes il y a déjà de nombreuses années.

Concrètement, cela se traduit par des investissements en France et en Europe : nous développons nos propres data centers, nous déployons notre réseau de fibre optique et nous privilégions autant que possible des infrastructures maîtrisées.

Nous faisons notamment le choix de ne pas utiliser d’équipements chinois.

Comme beaucoup d’acteurs, nous utilisons néanmoins certains équipements américains. Pour les infrastructures les plus sensibles, ceux-ci sont qualifiés par l’ANSSI, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

L’ANSSI procède à des audits extrêmement poussés : elle analyse le code, vérifie l’absence de portes dérobées (*backdoors*) et s’assure que les équipements répondent aux exigences de sécurité les plus élevées.

Je voudrais toutefois apporter une nuance. Même si les récentes décisions du président américain ont fragilisé la relation de confiance, il ne faut pas mettre tous les pays sur le même plan. Il existe une différence entre nos alliés et d’autres États dont les intérêts sont clairement opposés aux nôtres.

Julien Merali
Guillaume Pitron, lorsqu’une donnée est hébergée en France, bénéficie-t-elle automatiquement de la protection du droit français ?

Guillaume Pitron
Encore faut-il, d’abord, que les données soient effectivement stockées en France.

Rappelons qu’une part très importante des infrastructures mondiales est toujours localisée aux États-Unis. Par ailleurs, une même donnée peut être stockée simultanément dans plusieurs pays afin d’assurer la redondance des infrastructures.

C’est notamment le cas de certains services de Meta : une donnée peut être hébergée en Suède, mais également dans l’Oregon.

Le fait qu’une donnée soit stockée en France ne signifie donc pas automatiquement qu’elle soit souveraine. Si l’on regarde les parts de marché du cloud en Europe, environ 65 % sont aujourd’hui détenues par des entreprises américaines, contre seulement 15 % pour des entreprises européennes.

Ces chiffres donnent une idée de la réalité du marché.

Une donnée peut donc être physiquement hébergée sur le territoire européen tout en étant exploitée par un acteur américain comme Microsoft Azure ou Amazon Web Services. Cela soulève déjà une véritable question de souveraineté, indépendamment même des sujets de cybersécurité.

Le simple fait que l’infrastructure soit opérée par une entreprise soumise à un droit extraterritorial constitue un enjeu majeur.

Julien Merali
Chez Free Pro, c’est également un point important : lorsque vous affirmez que les données sont hébergées en France, elles sont aussi administrées par vos équipes.

Guillaume de Lavallade
En réalité, le point essentiel n’est pas tant l’endroit où se trouvent les équipes que la nationalité de l’entreprise.

Microsoft peut parfaitement exploiter des centres de données en France. En tant qu’entreprise américaine, il reste néanmoins soumis au Cloud Act.

À l’inverse, cette législation ne s’applique pas à Free Pro. Nous sommes protégés par le droit européen.

Si Free Pro possédait des activités importantes aux États-Unis, la situation serait différente, car les autorités américaines disposeraient alors de moyens de pression. Ce n’est pas notre cas aujourd’hui.

Julien Merali
Guillaume, depuis la publication de votre livre, avez-vous le sentiment que les consciences ont évolué sur cette question de l’extraterritorialité ?

Comme pour la localisation des données, observe-t-on aujourd’hui une véritable prise de conscience ?

Guillaume Pitron
Très clairement. Chaque jour, nous prenons davantage conscience de nos vulnérabilités et de la nécessité de retrouver une forme d’autonomie.

J’irai même plus loin : au-delà de la souveraineté technique, il existe une souveraineté intellectuelle.

Si nous dépendons exclusivement d’algorithmes développés à l’étranger, qui comportent nécessairement leurs propres biais – même politique – nous acceptons aussi une certaine dépendance dans notre manière d’accéder à l’information.

Des études récentes montrent que les modèles d’intelligence artificielle présentent des biais différents selon leurs concepteurs. Il est donc essentiel que l’Europe développe ses propres capacités, afin de préserver sa liberté de pensée autant que sa souveraineté technologique.

Cette souveraineté concerne toute la chaîne de valeur : les métaux stratégiques, les composants électroniques, CPU, GPU, les serveurs, les infrastructures et, finalement, notre capacité à penser par nous-mêmes.

Je crois que c’est sur ce terrain que se jouera progressivement la véritable bataille de la souveraineté numérique. Et déjà, on entend les autorités politiques françaises parler de souveraineté culturelle au moment d’investir dans un cloud souverain. On essaie de porter cette expression depuis quelques années maintenant.

Julien Merali
Lorsque l’on parle de cloud souverain en Europe, au-delà de la seule localisation des données, comment Free Pro accompagne-t-il les PME et ETI dans cette démarche de souveraineté ?

Guillaume de Lavallade
La première réponse tient aux certifications.

Il existe aujourd’hui un ensemble de labels dédiés au cloud souverain, notamment la qualification SecNumCloud, délivrée par l’ANSSI. Nous sommes d’ailleurs en phase finale pour l’obtenir.

C’est une qualification extrêmement exigeante, qui ne s’obtient évidemment pas au terme d’une simple procédure administrative. Elle impose des audits très poussés, une documentation complète et des infrastructures totalement dédiées.

Concrètement, cela signifie, par exemple, que les systèmes de vidéosurveillance des infrastructures qualifiées doivent être totalement séparés des autres systèmes vidéosurveillance de l’entreprise.

Il en va de même pour les contrôles d’accès et les réseaux : tout doit être physiquement et logiquement isolé afin de répondre aux exigences de sécurité fixées par l’ANSSI.

Je ne dis pas que toutes les PME utiliseront directement des services qualifiés SecNumCloud. En revanche, le fait que Free Pro ait engagé cette démarche constitue un véritable gage de confiance pour nos clients.

Nous disposons également d’une autre certification importante : HDS (Hébergeur de Données de Santé). Elle garantit aux établissements de santé que les données de leurs patients sont hébergées et protégées conformément aux exigences réglementaires les plus strictes.

Au-delà des certifications, cela fait partie de l’ADN de Free.

Notre priorité est de rendre la technologie la plus simple possible. Nous cherchons à masquer toute la complexité technique afin de proposer à nos clients des interfaces intuitives et des parcours utilisateurs fluides.

Avec la révolution numérique, chacun s’est habitué, dans sa vie personnelle, à des services simples, rapides et efficaces. Ces attentes privées se retrouvent désormais naturellement dans le monde professionnel.

Personne n’accepte plus, à titre personnel, d’attendre devant une vidéo qui ne se lance pas ou devant une page qui reste bloquée.

Ce niveau d’exigence s’est désormais transposé dans l’entreprise, et c’est précisément ce à quoi nous nous efforçons de répondre.

Julien Merali
On dit souvent que le GPU est devenu le nouveau pétrole du XXIᵉ siècle. Pourquoi cette comparaison ? Est-ce parce que, comme pour les ressources naturelles, tous les pays ne disposent pas des mêmes richesses dans leur sous-sol ?

Guillaume Pitron
Je nuancerais un peu cette comparaison.

Le véritable « pétrole » des processeurs graphiques, ce sont avant tout les métaux stratégiques et les minerais critiques. Le numérique repose sur une cinquantaine, voire une soixantaine de métaux différents, présents à toutes les étapes de la chaîne de valeur.

Aujourd’hui, une grande partie de ces matériaux — le gallium, le germanium et bien d’autres — provient de Chine. Ils sont indispensables à la fabrication de la fibre optique, des semi-conducteurs et de l’ensemble de nos infrastructures numériques.

Dans un contexte de fortes tensions géopolitiques, nous assistons à un durcissement des politiques d’exportation, notamment de la part de la Chine. Les États consommateurs, en particulier les pays européens, cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements.

Cette question a d’ailleurs été largement évoquée lors du dernier G7 à Evian où les échanges entre Emmanuel Macron, Donald Trump et les autres dirigeants ont largement porté sur les moyens de réduire la dépendance à l’égard de la Chine.

On voit d’ailleurs les États-Unis développer une véritable diplomatie des matières premières, en multipliant les partenariats à travers le monde afin de sécuriser l’accès aux ressources indispensables à leur intelligence artificielle.

Ils ont notamment lancé une initiative baptisée Pax Silica, qui traduit cette volonté de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur. L’objectif est de sécuriser non seulement l’aval — la conception et la fabrication des puces — mais aussi l’amont, en garantissant l’accès aux métaux stratégiques et au silicium de très haute pureté indispensable à la production des semi-conducteurs.

C’est peut-être cela, au fond, le véritable pétrole du XXIᵉ siècle. Et c’est directement lié à la question de la souveraineté numérique.

Julien Merali
Guillaume de Lavallade, nous avons parlé des énergies décarbonées. Quelle place occupent aujourd’hui les énergies renouvelables et bas carbone dans les infrastructures de Free Pro ?

Guillaume de Lavallade
Comme beaucoup d’entreprises, nous sommes particulièrement attentifs à l’origine de l’énergie que nous consommons.

Le débat existe toujours sur la place du nucléaire parmi les énergies renouvelables, mais, quoi qu’il en soit, nos principales sources d’approvisionnement sont le nucléaire, le solaire et l’éolien.

J’aimerais également revenir un instant sur la question des GPU. Ce qui est intéressant, c’est d’observer toute la chaîne industrielle. À une extrémité, on trouve NVIDIA, aujourd’hui en situation de quasi-monopole sur les processeurs destinés à l’intelligence artificielle.

Juste en amont, on retrouve une entreprise européenne, **ASML**, qui fabrique les machines indispensables à la production des semi-conducteurs et qui occupe elle aussi une position quasiment unique au monde.

Encore avant, il y a toute la question du raffinage des métaux rares.

Finalement, la mondialisation a conduit à une spécialisation très poussée des différentes étapes de la chaîne de valeur. Chaque région du monde s’est imposée sur un maillon particulier, ce qui crée aujourd’hui une très forte interdépendance.

L’un des grands défis pour l’Europe est donc de s’assurer que, sur chacune des étapes stratégiques, plusieurs fournisseurs ou plusieurs champions industriels existent.

Il faut néanmoins reconnaître que le pays qui a le mieux pensé cette chaîne de valeur dans toute sa profondeur reste aujourd’hui la Chine.

Julien Merali
Guillaume Pitron, nous parlons beaucoup d’objectifs climatiques. À l’heure de l’intelligence artificielle, le numérique peut-il encore être compatible avec ces ambitions ? On a parfois le sentiment d’une véritable contradiction.

Guillaume Pitron
Le numérique peut incontestablement contribuer à la transition écologique.

Prenons un exemple très concret : la transition énergétique repose de plus en plus sur des énergies intermittentes. Leur intégration dans le réseau nécessite un pilotage extrêmement fin entre l’offre et la demande. L’intelligence artificielle devient alors indispensable pour gérer ces équilibres en temps réel.

Mais, à l’inverse, les usages de l’IA entraînent une augmentation considérable de la consommation énergétique.

Aujourd’hui, selon les données de l’ADEME, le numérique représente environ 4,4 % des émissions françaises de gaz à effet de serre. Si les tendances actuelles se poursuivent, ces émissions pourraient être multipliées par trois d’ici 2050.

La question devient donc celle de l’accès à une électricité abondante, décarbonée et souveraine.

J’en reviens toujours à cette idée : le numérique ne pourra être compatible avec les objectifs climatiques que s’il est lui-même massivement décarboné.

Tout à l’heure, je disais qu’il fallait de l’IA pour accompagner la transition écologique ; j’ajouterais qu’il faut aussi une énergie verte pour alimenter cette IA.

Le nucléaire et les énergies renouvelables deviennent donc des éléments essentiels de cette équation.

À l’inverse, dans des pays où l’électricité repose encore très largement sur le charbon, comme la Chine, l’impact climatique de l’intelligence artificielle est évidemment beaucoup plus élevé.

Cela ouvre un immense débat sur ce que sera, demain, une intelligence artificielle véritablement soutenable.

Julien Merali
Guillaume de Lavallade, pensez-vous qu’il soit possible de réconcilier souveraineté, performance économique et exigences climatiques ? On a parfois le sentiment d’être face à un véritable Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Guillaume de Lavallade
Il y a effectivement une forme de dualité. Nous avons néanmoins la chance, en France, de disposer d’une électricité largement décarbonée grâce au nucléaire.

Par ailleurs, je constate que la notion d’entreprise citoyenne est désormais prise très au sérieux par les entreprises françaises. La quasi-totalité d’entre elles réalisent aujourd’hui leur bilan carbone et suivent leurs émissions sur les différents scopes.

Dans notre secteur, l’empreinte carbone provient principalement de la fabrication des équipements — smartphones, serveurs, infrastructures — bien davantage que de l’énergie consommée directement par nos data centers ou nos équipes.

Nous observons également un effet très positif de la réglementation. Les marchés publics, notamment, intègrent désormais des critères environnementaux qui poussent l’ensemble des acteurs à progresser.

Il faut simplement veiller à conserver un équilibre : une réglementation trop complexe peut parfois produire l’effet inverse de celui recherché.

Julien Merali
Guillaume Pitron, pour conclure, sans vous demander de prédire l’avenir, êtes-vous plutôt optimiste ou inquiet pour les dix prochaines années ?

Guillaume Pitron
Tout dépend de l’angle sous lequel on regarde les choses. Sur le plan géopolitique, je constate avant tout une véritable prise de conscience européenne autour des enjeux de souveraineté.

Paradoxalement, certaines évolutions internationales ont accéléré cette prise de conscience et poussent aujourd’hui l’Europe à renforcer son autonomie. Je veux croire que nous avons désormais l’opportunité de bâtir une véritable souveraineté numérique européenne.

En revanche, sur le plan environnemental, la question reste beaucoup plus ouverte.

Les chercheurs alertent depuis plusieurs années sur les effets rebond : chaque gain d’efficacité est rapidement compensé par une augmentation des usages. Tant que cette croissance des usages progressera plus vite que les gains technologiques, les impacts environnementaux continueront d’augmenter.

Au fond, le numérique dépasse largement la seule question technologique.

Il touche désormais à la géopolitique, à l’environnement, à la démocratie, à la psychologie, aux réseaux sociaux… à notre capacité à préserver un débat public et une pensée libre.

C’est pourquoi nous devons désormais regarder le numérique non plus uniquement comme des consommateurs, mais comme des citoyens.

Julien Merali
Guillaume de Lavallade, un dernier défi : si vous deviez résumer la promesse de Free Pro en trois mots ?

Guillaume de Lavallade
Simplicité, innovation et générosité.

Ce sont les trois valeurs qui constituent l’ADN de Free et que nous nous efforçons de faire vivre chaque jour. Face à la complexité croissante des enjeux technologiques, les DSI attendent avant tout des solutions simples.

Interview réalisé par Julie Mérali, Directeur du Pôle IT d’Agora Managers Groupe

* Journaliste et réalisateur de documentaires, Guillaume Pitron est connu pour ses enquêtes sur les enjeux économiques, politiques et environnementaux de l’exploitation des matières premières. Son premier ouvrage, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique (Les Liens qui libèrent), traduit dans une douzaine de pays, a été décliné en documentaire sur la chaîne Arte.

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