Direction juridique. Quelles sont vos opportunités de reconversion ?
Que fait-on après avoir été directeur juridique ?
Comment valoriser une expérience de direction dans une nouvelle activité ?
Que faut-il accepter de perdre ou de changer : statut, rémunération, management, responsabilités ?
Et surtout, comment préparer une reconversion sans repartir de zéro ?
Autant de questions posées dans le cadre du rendez-vous de l’Agora des directeurs juridiques, consacré aux opportunités de reconversion après une carrière en direction juridique.
Parmi les pistes : le management de transition.
Pour en parler, Marie Hombrouck, fondatrice d’ATORUS Executive et partenaire de l’Agora des directeurs juridiques, reçoit Sophie Gelbert, ancienne directrice juridique chez Air France et aujourd’hui directrice juridique de transition chez Thales, ainsi que Nicolas Lloret-Linares, qui après près de 27 ans chez Unilever comme juriste puis directeur juridique, a choisi de devenir avocat, Senior Counsel chez FIDAL.
Deux parcours, deux changements de cap, mais un même enjeu : une nouvelle vie professionnelle. Et pour réussir, deux mots reviennent comme fil conducteur : oser et anticiper.
ENTRETIEN
Marie Hombrouck
Beaucoup de directeurs juridiques, candidats ou clients, viennent nous voir et se demandent quelles voies peuvent s’ouvrir à eux après avoir exercé cette fonction.
Sophie, Quels sont les principaux challenges que représente le management de transition. ?
Sophie Gelbert
Les challenges sont vraiment intrinsèques à la nature même d’une mission de management de transition, qui répond à un besoin urgent et spécifique de l’entreprise.
J’en vois trois, de manière générale. Le premier, c’est d’avoir une définition très claire de la mission. Pour répondre à ce besoin urgent et spécifique, il faut que la mission soit précisément définie, afin que ce soit gagnant-gagnant, et du côté de l’entreprise comme du manager de transition.
Avant toute mission, avec l’aide du cabinet de recrutement, s’assurer que le besoin est clairement défini pour qu’en face, il y ait le profil adéquat pour réaliser la mission.
Deuxième chose, pendant la mission, il faut délivrer. Il faut délivrer les missions qui sont, par définition, courtes. On ne s’inscrit pas dans la durée. Il faut donc délivrer rapidement et efficacement.
Le challenge consiste à s’approprier très vite les enjeux de la mission et ceux de l’entreprise, à comprendre et s’approprier sa culture, mais aussi celle de la direction juridique, pour pouvoir être opérationnel immédiatement. Il n’y a pas vraiment de période d’intégration.
Il faut délivrer tout de suite. C’est un challenge, mais c’est tout à fait faisable. En tant que directeur juridique, on a l’habitude de se jeter dans le bain et de délivrer rapidement et efficacement.
Le troisième challenge, c’est l’intermission, puisqu’il n’y a pas forcément de missions en permanence. Après une mission dense et très enrichissante, il faut gérer cette période en maintenant ses compétences et en entretenant son réseau, afin d’être à l’écoute de nouvelles opportunités.
Voilà les trois principaux challenges que j’identifierais.
Marie Hombrouck
Je vous rejoins complètement sur le challenge de la définition du poste. En tant que recruteur, c’est un temps essentiel et précieux.
C’est ce que je dis souvent à nos clients : il est important de prendre une heure, parfois deux, pour bien définir les attentes et s’assurer que la personne qui interviendra comme manager de transition comprenne parfaitement les enjeux qu’elle devra relever.
D’autant plus que nous sommes sur des missions dont la durée peut être relativement courte. Il est donc essentiel d’être très clair sur les attendus du poste.
Je vous rejoins donc complètement sur ce point. Quant à l’intermission, elle soulève d’autres sujets sur lesquels nous reviendrons.
Lire aussi : Pourquoi les juristes quittent leur poste aujourd’hui ?
Marie Hombrouck
Nicolas, quels ont été les principaux challenges de votre reconversion ?
Nicolas Lloret-Linares
Les challenges ne sont pas forcément nombreux, mais ils existent et sont assez similaires à ceux évoqués par Sophie.
Le premier, dans mon cas, a été de passer le barreau. J’ai dû suivre la formation nécessaire et passer les épreuves de déontologie pour pouvoir exercer. C’était donc une première contrainte, qui a finalement été surmontée assez rapidement.
Ensuite, j’ai rejoint Fidal. Et là où je rejoins Sophie, c’est vraiment sur la nécessité de délivrer immédiatement. Quand on est directeur juridique en entreprise, on est déjà imprégné d’un contexte : on connaît les équipes, les objectifs, la stratégie. Là, on vous appelle et on vous dit : « J’ai besoin de cela, d’un contrat pour faire ceci ou cela, et rapidement. » Vous posez deux ou trois questions, mais cela ne peut pas durer dix heures. Il faut se lancer rapidement, parce que, souvent, c’est pour la veille.
Je suis donc totalement en phase avec cet état d’esprit, très différent de celui du directeur juridique, qui s’inscrit davantage dans le temps long. On ne s’inscrit donc pas de la même manière dans la durée.
Ensuite, je ne parlerais pas vraiment d’un challenge, mais plutôt d’une frustration personnelle. J’aimais beaucoup manager, recruter et développer les équipes. En cabinet d’avocats, nous avons un statut différent. Nous avons des collaborateurs, bien sûr, mais ce n’est pas le même rapport ni la même relation que celle que l’on peut avoir avec des équipes que l’on souhaite accompagner et faire grandir.
C’est sans doute ma petite frustration dans ce passage du métier de directeur juridique à celui d’avocat.
Marie Hombrouck
Vous évoquez notamment la nécessité de repasser des examens. Lorsqu’on envisage une reconversion, c’est effectivement un sujet auquel il faut penser et qu’il faut parfois anticiper.
Mais j’entends également, dans ce que vous dites tous les deux, des éléments très positifs, notamment ce côté immédiatement opérationnel.

Marie Hombrouck
Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement aujourd’hui dans vos nouvelles missions ?
Sophie Gelbert
Ce qui me plaît particulièrement, et ce qui est vraiment positif, c’est de découvrir différentes structures, différentes cultures d’entreprise et différents types de management. C’est très enrichissant.
D’une mission à l’autre, tous ces aspects peuvent être complètement différents.
Et les missions elles-mêmes peuvent prendre des formes très variées. J’ai ainsi été amenée, en tant que manager de transition, à être directrice juridique, mais aussi chargée de mission auprès d’un secrétaire général sur un projet complètement transverse, couvrant aussi bien le juridique que la conformité et d’autres départements.
Aujourd’hui, je suis en support comme juriste au sein d’un département concurrence.
Nous avons donc un panel de possibilités très large en tant que manager de transition, et c’est extrêmement enrichissant. C’est un premier point très positif.
L’autre avantage, c’est que nous sommes dégagés des enjeux de carrière et des enjeux politiques internes à l’entreprise dans laquelle nous intervenons. Bien sûr, nous sommes intégrés au quotidien avec les équipes et nous les accompagnons, mais nous n’avons pas les mêmes enjeux de carrière ou les mêmes considérations politiques qu’un directeur juridique.
Nous pouvons donc conserver un regard extérieur. Et c’est d’ailleurs très souvent ce que les entreprises viennent chercher : cette capacité à apporter un regard différent, nourri par d’autres expériences et d’autres secteurs, afin de les aider à évoluer.
C’est vraiment très enrichissant.
Marie Hombrouck
Nicolas, de votre côté, en tant qu’avocat, retrouvez-vous également cette diversité ? Quelles sont les évolutions dans votre manière d’exercer et les aspects positifs que vous en retirez ?
Nicolas Lloret-Linares
Oui, tout à fait. Je rejoins Sophie sur ce que j’appellerais la découverte des clients.
Il y a d’abord la recherche de clients. C’est le côté entrepreneurial que j’apprécie beaucoup et c’est aussi l’une des raisons qui m’a poussé à devenir avocat : aller chercher des clients, puis construire et entretenir une relation avec eux.
Mais il y a aussi la découverte de nouveaux univers. Pendant des années, j’ai travaillé dans les produits de grande consommation : lessive, glaces, mayonnaise, thé, parfum…
Aujourd’hui, je travaille encore pour des entreprises de ce secteur, mais il m’est aussi arrivé de travailler sur un projet autour d’un Canadair. Et là, j’ai trouvé cela passionnant. Je suis allé voir le client et nous nous sommes véritablement assis autour d’une table pour découvrir son univers.
Moi qui venais de la lessive, je connaissais la fabrication de la lessive ou des glaces, j’avais visité des usines. Mais un Canadair, surtout dans le contexte actuel, c’était un tout autre univers.
Et c’est un vrai plus dans mon métier aujourd’hui : la possibilité de découvrir des domaines que je ne connaissais pas auparavant.
Et il y a aussi une certaine liberté dans la manière dont j’exerce mon métier.
Non pas que je n’en avais pas auparavant, mais dans le monde des avocats, ce n’est pas toujours évident. Et je pense que c’est aussi pour cette raison que Fidal était le bon cabinet pour moi.
Fidal me permet de conserver une certaine liberté dans ma façon d’exercer : prendre le temps d’entretenir la relation client, de développer les collaborateurs, de bien travailler sur un contrat, sans avoir nécessairement une logique uniquement centrée sur le nombre d’heures à reporter.
Cette liberté est quelque chose que j’apprécie particulièrement. Et le fait d’avoir rejoint Fidal me permet sans doute de l’exprimer davantage que dans d’autres structures. C’est aussi en lien avec la manière dont j’exerçais mon précédent métier.
Marie Hombrouck
Finalement, ce qui ressort de vos propos, c’est l’importance de la relation humaine dans vos métiers. Je pense que, tous les deux, vous pourrez peut-être rebondir sur ce point : la qualité des relations que vous entretenez avec vos clients ou vos interlocuteurs semble essentielle.
Sophie Gelbert
Oui, la dimension humaine est capitale.
Au-delà du savoir-faire, bien sûr, une mission ne peut être efficace et réussie que si la relation humaine est de qualité et si une véritable relation de confiance s’installe. C’est quelque chose d’essentiel.

Marie Hombrouck
Si vous aviez deux ou trois conseils à donner à des directeurs juridiques qui envisageraient d’évoluer vers une autre activité, et notamment vers le management de transition, quels seraient-ils ?
Sophie Gelbert
Je dirais d’abord qu’il faut être à l’écoute de ce type de missions. Et puis, au-delà des compétences acquises en tant que directeur juridique, si l’on possède un domaine d’expertise particulier, il faut l’entretenir. Cela peut également ouvrir des opportunités de missions.
Il n’y a pas forcément un très grand nombre de missions de directeur juridique et je crois qu’il ne faut pas se fermer de portes. Si l’on possède un domaine d’expertise, il faut donc l’entretenir pour pouvoir, éventuellement, accéder à des missions plus spécialisées.
Et puis, il faut entretenir son réseau. C’est peut-être un conseil classique, presque intrinsèque à notre fonction, mais c’est d’autant plus important.
Entretenir son réseau avec ses pairs et avec les cabinets de recrutement est essentiel. Ce n’est pas un hasard si, seize ans après, je me retrouve chez Thales pour une mission de management de transition.
Et puis, oser.
Marie Hombrouck
J’adore ce mot : oser. Je vous rejoins sur ces deux points. En tant que recruteur, notamment sur les missions de management de transition, nous sommes sur un marché qui reste assez actif, mais aussi très spécifique.
La direction juridique est un marché de niche. Nous avons environ 600 personnes sur ce segment. Même avec un mouvement de 10 %, cela représente une soixantaine de mandats.
Il n’y a donc pas une multitude de mandats, mais il y en a.
Et ce qui peut différencier deux candidats, c’est notamment la relation de confiance qu’ils auront créée avec nous. Quand on connaît une personne, naturellement, on pense plus facilement à elle. C’est comme lorsqu’on fait appel à un avocat : on se tourne souvent spontanément vers quelqu’un que l’on connaît déjà et en qui on a confiance.
Le réseau est donc fondamental. Je vous rejoins complètement.
Nicolas, quels conseils donneriez-vous à de futurs directeurs juridiques qui envisageraient, demain, de devenir avocats ?
Nicolas Lloret-Linares
Il faut préparer ce changement, pour de multiples raisons.
Il y a d’abord une raison technique. On ne peut pas forcément continuer à tout faire comme lorsqu’on était directeur juridique : droit social, droit de la concurrence, droit des contrats, etc.
En tant qu’avocat, il faut se spécialiser. Il faut donc savoir sur quel domaine on souhaite se concentrer. C’est souvent lié à notre cœur de métier, mais il faut savoir sur quelle expertise on va se focaliser. C’est essentiel.
Il faut également être prêt d’un point de vue financier, parce que lorsque l’on commence comme avocat, on commence avec zéro honoraire. Ce n’est pas comme lorsqu’on change simplement de cabinet en tant qu’avocat avec déjà une activité établie.
Cela se prépare, notamment grâce au réseau. Plusieurs mois avant de prendre ma décision, j’ai commencé à activer mon réseau et à rencontrer des contacts. C’était essentiel, et même indispensable. Sans cela, ce serait beaucoup plus difficile.
Je dirais également qu’il faut bien choisir son cabinet. Nous pouvons avoir différentes exigences, qu’elles soient matérielles, financières, humaines ou techniques. Or, tous les cabinets ne cochent pas nécessairement les mêmes cases. Cela nécessite donc de s’ouvrir, de rencontrer plusieurs personnes et de comprendre la manière dont les différents cabinets fonctionnent.
Il est vrai que, lorsque l’on a passé près de trente ans comme juriste puis directeur juridique, on a généralement déjà eu l’occasion de travailler avec de nombreux cabinets. Mais il reste essentiel de connaître les forces et les contraintes de chaque cabinet pour que le mariage fonctionne.
Marie Hombrouck
Je trouve que votre conseil est particulièrement franc et réaliste. Vous le dites clairement : il faut anticiper, notamment sur le plan financier. C’est un élément important.
Plus largement, il faut préparer cette reconversion, que ce soit d’un point de vue financier, en matière de formation ou de diplômes. Ce sont des conseils particulièrement précieux.
Si je devais retenir deux mots de cet échange, ce seraient donc : oser et anticiper. Oser franchir le pas, ne pas avoir peur, mais aussi anticiper et préparer sa reconversion.
Merci infiniment à tous les deux pour cet échange.





