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L’inclusion : nouvelle dimension de l’environnement de travail

Trois salariés sur quatre considèrent qu’il est difficile de parler du cancer au travail. Pourtant, une étude de Cancer@Work avec le cabinet Astéres démontre que la maladie est créatrice de valeur pour le malade, l’employeur et la Société. Et que, plus encore, le bon accompagnement d’un salarié touché par la maladie est un atout et une richesse tant économique qu’humaine au sein de l’entreprise. 

Comment alors libérer la parole, former l’ensemble des collaborateurs à l’inclusion et renforcer l’accompagnement et le maintien dans l’emploi d’actifs atteints de maladie grave ou chronique.

Retours d’expériences avec Anne-Sophie Tuszynski, Fondatrice de WECARE@WORK et de Cancer@Work, Nathalie Presson, sa Directrice Générale et Eric Angonin de Reu, Directeur associé Environment, Occupational, Health, Safety and Sustainability (EOHSS) France et Europe (Ouest) chez Bristol Myers Squibb

Lionel Cottin : Anne-Sophie, pour quelles raisons avez-vous créé Cancer@Work, une association qui agit pour soutenir l’insertion, le maintien dans l’emploi et améliorer la qualité de vie professionnelle des personnes confrontées à la maladie. 

Anne-Sophie Tuszynski : Alors, les raisons sont assez simples. J’ai 20 ans d’expérience professionnelle dans le secteur de l’emploi. J’ai moi-même traversé cette expérience de vie du cancer en 2011 et je crois que mon patron et les DRH avec lesquels je travaillais à l’époque ont su, 1 h après mon mari, que j’étais atteinte d’un cancer.

Ce qui les a autorisés à me solliciter eu égard à leurs difficultés pour aider leurs salariés à mieux concilier maladie et travail à la fois, pour entrer en dialogue avec eux-mêmes et leurs équipes, mais aussi pour les aider, les accompagner dans leur retour au travail et, le cas échéant, dans l’aménagement de leur poste de travail.

Lionel Cottin : C’est votre vécu qui vous a poussé à l’action. Et aussi, parce que vous avez découvert des chiffres.

Anne-Sophie Tuszynski : Oui, j’ai été saisie par le fait d’abord que je n’étais pas toute seule puisque s’agissant des cancers, on a 1200 personnes chaque jour en France qui apprennent qu’elles ont un cancer. Et, à peu près, la moitié travaille. 

Et comme on ne peut pas s’en tenir au cancer, mais bien élargir à toutes les maladies, le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) évalue à près d’un actif sur quatre le nombre de personnes concernées par une affection de longue durée. Donc nous sommes nombreux et de plus en plus nombreux à être malade. 

La bonne nouvelle, c’est que les progrès thérapeutiques nous permettent de continuer à vivre, mais aussi à travailler après ou avec une maladie chronique. 

Le sujet qui m’a amené à créer Cancer@Work, c’est qu’à l’époque, donc en 2012, rien n’existait à destination des employeurs pour les aider à s’emparer du sujet, à bâtir un plan d’action et à mettre en place des actions d’accompagnement et d’aménagement.

Lionel Cottin : Aujourd’hui, trois salariés sur quatre considèrent qu’il est difficile de parler du cancer au travail. Nathalie, comment fonctionne Cancer@Work et quelles sont vos actions concrètes ?

Nathalie Presson : Cancer@Work est un club d’entreprises qui fédère des dirigeants et DRH sur ce sujet et qui les engage dans l’action. On a un objectif très simple : libérer la parole en entreprise sur le sujet des cancers et des maladies graves. 

Et on répond à quatre missions. La première est une mission d’engagement avec un temps très important qui est la signature de la Charte Cancer@Work par le dirigeant.

Cette mission d’engagement, évidemment, se traduit aussi par un plan d’action bâti par l’entreprise, avec une méthode très simple : nous n’avons pas de plan d’action tout fait et nous bâtissons avec chaque entreprise le plan d’action le plus adapté à son organisation, en utilisant un outil barométrique entreprise qui permet d’investiguer les besoins des collaborateurs. Et c’est en fonction de leurs réponses que l’on peut bâtir ce plan d’action. 

On a une deuxième mission de partage de bonnes pratiques. Les entreprises se nourrissent des échanges sur les actions qu’elles mènent, les réussites et elles partagent aussi les supports sur notre site intranet qui sont utiles au collectif.

On a une troisième mission, c’est la mission de mesure de l’impact de la maladie. Alors on est sur le plan national avec un baromètre qui circule tous les trois ans, avec une parole qui se libère. 

En 2013, 80 % n’osaient pas parler de maladie au travail. En 2021, ils sont encore un sur deux à ne pas reconnaître que la parole se libère, mais c’est encore trop pour nous.

Et puis, on a aussi un autre outil de mesure de l’impact, qui est le label Cancer@Work, créé il y a cinq ans à la demande des entreprises membres et qui valorise les bonnes pratiques des entreprises et surtout qui leur permettent de progresser sur ce sujet.

Lionel Cottin : Quelle est la différence entre Charte et Label ?

Nathalie Presson : La charte, c’est la première étape, c’est l’engagement formel de l’entreprise dans le club. Le label, c’est l’outil qui permet en interne, d’évaluer ses actions et surtout de faire connaître l’engagement de l’entreprise et de lui permettre de progresser. 

Et puis, on a une quatrième mission “de cœur” ; les entreprises membres consacrent du temps bénévole pour venir rencontrer, dialoguer avec des personnes qui ont connu la maladie. 

Et on organise toute l’année, en distanciel et en présentiel, des actions solidaires de “Job meeting”. L’idée, c’est vraiment d’accueillir la parole et de redonner confiance à ces personnes qui, en majorité, doivent reprendre un poste.

Lionel Cottin : Partout en France ? 

Nathalie Presson : Partout en France et nous sommes sur un développement en Europe avec pour l’instant le Luxembourg et Le Royaume-Uni. Et peut-être d’autres pays d’Europe en 2024-2025.

Lionel Cottin : Il suffit donc de vous contacter si l’on veut avoir une intervention ?

Nathalie Presson : Il y a la possibilité de nous contacter sur notre site internet, ou en nous envoyant un petit message sur les réseaux sociaux. Et on y répond très volontiers avec Anne-Sophie.

Lionel Cottin : Eric, Bristol-Myers Squibb, de par son activité, s’est logiquement inscrit dans la démarche Cancer@Work. Quelle forme prend cet engagement ? 

Eric Angonin de Reu : Nous sommes une entreprise biopharmaceutique et c’est vrai que notre mission est de découvrir, de développer et mettre à disposition des médicaments innovants qui aident des patients à vaincre des maladies graves. Et effectivement, dans nos axes thérapeutiques majeurs, nous avons bien sûr l’oncologie, l’hématologie, l’immunologie et la cardiologie. 

Donc notre engagement a pris naissance en 2015 lorsque notre general manager de l’époque et notre directeur des ressources humaines ont indiqué au Comex et à l’ensemble des collaborateurs, avoir pris conscience que c’était important de prendre soin des patients qui devaient combattre et vaincre des maladies graves comme le cancer, qui parfois pouvaient être nos collaborateurs. 

Et la prise de conscience a débuté véritablement lorsque Bristol-Myers Squibb a rencontré Anne-Sophie. Et c’est à partir de là que nous nous sommes engagés en signant la charte Cancer@Work. Et depuis 2015, on a bien sûr mis en place beaucoup d’actions en faveur de nos collaborateurs.

Nous avons une politique RSE avec 4 piliers et 11 engagements et notamment un engagement fort à l’attention que l’on porte à nos propres collaborateurs et notamment en matière de santé et d’inclusion de la maladie au travail.

Lionel Cottin : Alors, quels sont vos engagements avec la charte Cancer&Work ? 

Eric Angonin de Reu : Déjà, ça nous a aidé à nous structurer et à établir une feuille de route sur les actions que nous mettions en place au bénéfice de nos collaborateurs.

Je suis depuis 2010 chez Bristol-Myers Squibb, responsable de la mission handicap. Donc naturellement, lorsque cet engagement est apparu, il a tout de suite fait sens pour les équipes qui travaillaient avec moi sur la santé au travail. 

On a débuté au départ avec une sensibilisation des collaborateurs et une formation des personnes qui étaient impliquées autour de la santé au travail : DRH, infirmière santé au travail et mon équipe qui travaillait sur la mission handicap. Tout cela nous a permis de nous structurer et de nous former aussi à la thématique, notamment d’accompagner les collaborateurs confrontés à une pathologie cancer ou une maladie chronique et invalidante.

Et à partir de là, on a assez rapidement créé une cellule Cancer@Work que l’on a rebaptisée aujourd’hui, Cellule inclusion de la maladie au travail. C’est un dispositif qui nous permet de nous réunir autour de tout collaborateur confronté à ce type de pathologies, cancer ou maladies chroniques invalidante, et de lui mettre à disposition toutes les ressources nécessaires, que ce soit de son manager, des ressources humaines, de l’infirmière, de la santé au travail, de la mission handicap pour lui permettre d’inclure son parcours de soins au sein de son parcours professionnel, de le sécuriser au maximum et d’enlever toute l’inquiétude qu’un collaborateur pourrait avoir lorsqu’il apprend un diagnostic d’une pathologie cancer ou maladie chronique.

Lionel Cottin : Anne Sophie, vous avez créé un cabinet de conseils WECARE@WORK. Quels sont les principaux conseils que vous aimeriez donner sur cet accompagnement ?  

Anne-Sophie Tuszynski : WECARE@WORK est une start-up de malade au sens propre comme au figuré. On s’appuie effectivement sur nos expériences de vie des maladies et de nos compétences professionnelles pour proposer des outils de sensibilisation, de formation et d’accompagnement individuel ou collectif. 

Alors, je suis très avare de conseils puisque chaque situation est unique et les conseils peuvent varier en fonction du point de vue d’où on se place.

Dans tous les cas, les employeurs doivent s’emparer du sujet parce qu’ils sont les seuls à pouvoir dire à leurs salariés : dans notre entreprise, on peut parler de maladie au travail. La maladie au travail, ça n’existe pas. On n’est pas malade au travail, on est malade en arrêt maladie, et quand on revient au travail, on est guéri et ultra-performant.

Donc c’est vraiment à l’employeur de s’emparer du sujet, d’ouvrir le dialogue et de libérer la parole pour pouvoir ensuite prendre en considération chacune des situations, évaluer les besoins et mettre en place les dispositifs et les personnes ressources pour accompagner comme le fait très bien Bristol-Myers Squibb dans le cadre de sa Cellule Inclusion des maladies au travail.

Lionel Cottin : Eric, alors quel type d’adaptation avez-vous mis en place ?

Eric Angonin de Reu : Le champ des possibles est très large et tout dépend bien sûr du parcours de soins. On va sur de l’aménagement d’horaire et sur de l’aménagement de poste de travail. 

Bien évidemment, toutes ces personnes confrontées à une pathologie cancer ou maladies chroniques sont éligibles à une reconnaissance de qualité de travailleur en situation de handicap. Ce qui, pour nous, nous donne aussi beaucoup de moyens pour aussi les aider et les accompagner. 

Mais cela peut être aussi des actions plus collectives. Je pense notamment à des outils développés par Wecare@Work, qui nous permettent de la formation et de l’accompagnement des managers et des équipes.

Beaucoup, d’actions sont possibles, mais à chaque fois, c’est toujours du sur-mesure que l’on va faire pour chaque collaborateur. Certains collaborateurs vont s’absenter pour une longue période de traitement et on va les accompagner aussi pendant cette période. Et puis parfois, certains collaborateurs vont avoir des périodes d’intermittence d’activité et de soins. Et on va donc adapter l’activité et l’aménagement de son poste de travail.

Lionel Cottin : Nathalie, il faut rappeler que l’entreprise a l’obligation de prendre contact avec un collaborateur en maladie longue durée pour proposer une aide. C’est ce qu’on appelle un rendez-vous de liaison. 

Nathalie Presson : Effectivement, l’employeur a cette obligation. Mais nous, on le voit au sein du club, quand il y a une volonté qui vient du plus haut niveau de vouloir libérer cette parole au sein de l’entreprise, ça se fait très naturellement.

Les actions vont être adaptées en fonction de chaque parcours et donc le maintien du contact pendant l’arrêt maladie va être envisagé sans difficulté et posé avec le collaborateur malade. Et du coup, se faire très naturellement.

Lionel Cottin : Anne-Sophie, quand on parle maladie, on touche à l’intime et donc, on n’est pas toujours à l’aise pour en parler au travail. Et pourtant, vous dites que les clés ne sont pas si complexes.

Anne-Sophie Tuszynski : Non, pas si complexe. Je pense que la principale qualité face à une situation de maladie, c’est l’écoute. Pour comprendre quels sont les besoins et les attentes de la personne qui est concernée. 

Souvent, en revanche, on s’arrête à l’écoute de la personne directement concernée et je pense qu’on ne fait que la moitié du chemin dans ce cas-là. Et on reste bancale.

L’écoute du manager et de l’équipe qui entoure la personne est aussi importante dans la vie de l’entreprise parce que, finalement, c’est l’ensemble du travail d’une équipe qui doit être réorganisé pour trouver un nouvel équilibre. 

Et ce que je trouve aussi intéressant, c’est que souvent, on a l’habitude de regarder les difficultés et les coûts induits par ce type de situation.

Et on n’a pas encore assez souvent l’occasion de regarder tout ce que ça apporte. Et typiquement, pour trouver cet équilibre, on doit faire preuve souvent d’une grande agilité. On doit repenser le travail, les conditions de travail et ça permet à toute l’entreprise de progresser.

Lionel Cottin : Eric, pourquoi est-il important que le directeur de l’environnement de travail fasse partie des instances de l’entreprise qui gèrent ces sujets, aux côtés du CSSCT ?

Eric Angonin de Reu : Parce que ça touche l’humain, ça touche nos collaborateurs, et donc ça touche l’environnement de travail. Lorsqu’on a à étudier pour un collaborateur, un aménagement de son environnement de travail, on va forcément se connecter au directeur de l’environnement de travail ou au directeur des services généraux, y compris même, lorsque dans les entreprises, on développe du mode de travail Flex, des bureaux non attribués.

Chez nous, nous avons l’exception qui peut être octroyée pour un collaborateur qui aurait une reconnaissance de qualité de travailleur en situation de handicap confronté à une maladie et qui légitimerait un aménagement de son poste de travail en lien avec sa pathologie et qui, là, lui permettrait d’avoir un poste dédié.

Donc, pour moi, le directeur de l’environnement de travail ne peut pas être déconnecté de tout ce qui est mis en place dans l’entreprise autour de ce sujet de l’inclusion. 

Lionel Cottin : Et y a-t-il toujours une éligibilité pour des demandes aussi de financement ? 

Eric Angonin de Reu : Bien sûr. Et pour les entreprises qui ne sont pas sous accord de branche, toutes les demandes se font directement auprès de l’Agefiph.

Lionel Cottin : Nathalie, pour finir, pouvez-vous nous partager quelques bonnes pratiques ?

Nathalie Presson : Une dans le secteur industriel qui n’est pas un secteur où peut-être, réfléchir à la conciliation maladie-travail soit facile. 

On a donc cette expérience d’une entreprise qui enflaconne des produits pour le luxe avec des ouvrières, plutôt de plus de 40 ans et qui ont demandé à bénéficier d’une chaîne sans cadences.

Et c’est vrai que quand la demande est apparue, on s’est demandé comment on allait mettre en place ce plan d’action. Et en fait, la chef d’entreprise a dit banco. Et en un an, elle a gagné huit points d’indice sur le taux d’absentéisme.

Lione Cottin : Votre intervention permet donc de revoir des process et même l’organisation du travail. 

Nathalie Presson : Avec chaque entreprise, en partant des besoins des salariés, des agents, des collaborateurs, on peut monter le plan d’action le plus adapté à l’organisation de l’entreprise, qu’elle soit territoriale ou de service, puisque dans le secteur tertiaire, on a aussi des entreprises qui ont un siège social sur un lieu, et des antennes ou des filiales en province.

On peut donc avoir un plan d’action pour le siège social et un autre pour une filiale par exemple.

Lionel Cottin : Un autre exemple ?

Nathalie Presson : La réflexion menée Bristol-Myers Squibb en créant sa cellule cancer. En fait, elle est née à la demande des collaborateurs, donc là, plutôt des hommes et des ingénieurs, qui ont exprimé le besoin d’avoir un espace de parole quand la maladie se déclare. Donc c’est une autre façon de développer des actions pour le bien-être du collaborateur malade et de son environnement.

Lionel Cottin : Un mot de la fin ?

Anne-Sophie Tuszynski : Rejoignez Cancer@Work !

Propos recueillis par Lionel Cottin, Directeur de la Rédaction d’ANews Workwell.

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