L’espionnage à travers le temps.
Un rendez-vous rare, pensé comme une expérience à part entière. Trois fonctions clés : DRH, DSI et RSSI. Trois angles de lecture. Une même réalité : celle d’un monde où l’information, la technologie et l’humain sont devenus indissociables.
À travers une conversation inspirée par les travaux de Bruno Fuligni, Haut fonctionnaire, historien et auteur de Atlas secret du renseignement (Edition Gründ), cet événement propose une plongée dans les mécanismes du renseignement… pour mieux éclairer les défis des grandes organisations.
Ce n’est pas un simple talk. C’est un moment de prise de hauteur.
Comprendre comment les technologies émergent dans des environnements invisibles avant de transformer nos entreprises. Comment les organisations gèrent des risques systémiques liés à la concentration des données et des pouvoirs. Comment le facteur humain reste, malgré tout, la variable la plus imprévisible… et la plus décisive
Dans notre podcast Les Enfants de l’IT, Bruno Fuligni nous ouvre les coulisses de cette « guerre de l’ombre » : du Secret du Roi sous Louis XV à Mata Hari, des opérations d’État aux enjeux de recrutement et aux technologies, tout en dressant une cartographie claire du renseignement, à l’échelle nationale comme internationale.
Julien Merali
Bruno Fuligni, vous menez en quelque sorte deux vies en parallèle : haut fonctionnaire au cœur des institutions républicaines, mais aussi passionné d’histoire et auteur de cet Atlas secret du renseignement.
Avant de présenter le livre, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous vous êtes intéressé au renseignement ?
Bruno Fuligni
J’ai toujours été passionné par l’histoire et la politique. Les deux sont étroitement liées : on comprend difficilement une situation politique ou des institutions sans les replacer dans leur passé. J’ai donc avancé de front dans ces deux domaines, notamment en effectuant une grande partie de ma carrière à l’Assemblée nationale.
Parallèlement, j’ai publié une quarantaine d’ouvrages consacrés à l’histoire politique française, dont certains abordent des affaires sensibles nécessitant l’exploration d’archives délicates : archives de police, militaires ou encore celles des services de renseignement. Pour les affaires anciennes, l’accès finit par être possible ; pour les plus récentes, il faut solliciter des dérogations.
On n’a pas accès à tout, évidemment, mais avec de la patience et un peu d’ingéniosité, on y parvient. En évoquant ces sujets dans les médias, je me suis rendu compte qu’il existait une réelle incompréhension du renseignement, un univers à la fois méconnu et mal perçu.
Le grand public le découvre surtout à travers la fiction. J’apprécie les films d’espionnage, les James Bond, mais ils relèvent largement de la fantaisie. Beaucoup d’éléments y sont inventés ou transformés à partir d’une réalité bien plus sobre ou austère.
Cela donne une vision faussée : on imagine des aventuriers improvisant, capables de tout. En réalité, c’est un univers moins glamour, mais beaucoup plus structuré, organisé, hiérarchisé, dans lequel on n’improvise pas tant que ça, et qui répond à des objectifs précis. Il ne faut jamais oublier qu’il s’agit avant tout de services de l’État.
Je me suis donc dit qu’il fallait partir de cette base historique pour expliquer ce qu’est réellement le renseignement, hier et aujourd’hui, car il s’est évidemment transformé au fil du temps. C’est ce qui m’a conduit à réaliser cet atlas : fournir des repères, du vocabulaire et des clés de compréhension.
Pour mieux comprendre le renseignement tel qu’il se pratique aujourd’hui.
Julien Merali
Existe-t-il une série ou un film qui s’en rapproche vraiment ?
Bruno Fuligni
L’Atlas est coédité avec le producteur du Bureau des légendes. Cette série a marqué une véritable rupture, car elle est relativement réaliste comparée aux autres fictions sur l’espionnage.
Alors je vous rassure, il n’y a jamais eu une somme de dysfonctionnements et de fuites aussi importantes. Bien sûr, elle accentue certains aspects, notamment les dysfonctionnements, mais elle reflète assez fidèlement les lieux, les pratiques et la dimension collective et organisée du travail. Éric Rochant avait déjà réalisé Les Patriotes, un film assez extraordinaire qui est fondé sur le renseignement israélien et en particulier le Mossad. Et ce, dans le même esprit, pour montrer ce métier avec ses contraintes et sa part d’ombre.
C’est cette réalité que j’ai voulu restituer dans l’Atlas.
Le renseignement est une activité qui a profondément évolué. On dit souvent que c’est « l’autre plus vieux métier du monde ». Dès qu’il y a conflit, on cherche à savoir ce que prépare l’adversaire. C’est un réflexe humain.
Pendant longtemps, cette activité était artisanale et ponctuelle. Les États y recouraient surtout en période de guerre, puis la paix revenue, hop, les espions réintégraient qui l’armée, qui la diplomatie, qui la vie civile. Et la mémoire de ses actions elle-même disparaissait.
Et ce sont des Français qui ont eu une idée absolument géniale au XVIIIᵉ siècle, sous Louis XV, en créant pour la première fois un service qui s’appelait le Secret du Roi, qui était non seulement un service de renseignement, mais véritablement un service secret, c’est-à-dire que son existence même était un secret.
Donc les diplomates avaient l’impression qu’ils négociaient et les militaires qu’ils préparaient des guerres. Mais il y avait un petit groupe de gens qui avaient accès directement au roi et qui, dans le secret le plus absolu, avaient comme cela, des menées, des rencontres, des opérations, des objectifs. Et puis, au centre, il y avait quelques bureaux avec une mémoire, donc on a commencé à faire des fiches, des dossiers, etc.
Et c’est cela qui s’est amplifié, structuré, théorisé, organisé et qui est devenu les services de renseignement moderne, avec évidemment une croissance incroyable en termes d’effectifs et en termes de moyens.
Julien Merali
Quels sont aujourd’hui les différents types de services de renseignement ?
Bruno Fuligni
On distingue généralement trois grands types : le renseignement intérieur, extérieur et militaire.
Donc, un service de renseignement intérieur qui est souvent de nature un peu policière. Bien sûr, il peut s’agir d’anticiper les mauvais coups des bandes criminelles organisés. Mais ne nous leurrons pas souvent, il s’agit aussi d’épier un petit peu l’opposition, d’épier un petit peu ce qui se passe dans les réunions publiques, voire dans la rue, voire dans les cafés, etc.
Et prévenir les éventuels complots, coups d’État, attentats. Ça, c’est le renseignement intérieur qui s’opère, comme son nom l’indique, à l’intérieur des frontières et donc sur la population.
Il y a généralement un renseignement extérieur qui vise à connaître ce que fabriquent les pays voisins, voire les pays lointains. Et donc là, c’est vraiment l’épopée de tous ces espions qu’on envoie en mission très loin, qui vont observer des sites de production, qui vont observer des sites militaires, qui vont infiltrer des milieux ou des lieux difficiles d’accès pour que le moment venu, on ait les plans et les éléments nécessaires pour frapper au bon endroit au bon moment.
Et puis, traditionnellement, il y a également un renseignement militaire, Alors là, qui est plus opérationnel dans le cas, dans le cas de confrontation armée, ça, c’est la base.
Après, il y a d’autres types de renseignement. Par exemple, en France, indépendamment du renseignement militaire, il y a un service très peu connu qui s’appelle la DRSD, Direction du renseignement et de la sécurité de la défense.
Là, eux, ils font de la contre ingérence, c’est-à-dire qu’ils protègent. C’est à la fois du contre espionnage et de la sécurité. Ils protègent l’ensemble des sites et des personnels qui sont liés à la défense nationale. Si un général ou un amiral se laisse séduire par une jeune chinoise un peu trop belle pour eux, ils font quand même une enquête pour être sûrs qu’il n’y a pas là quelque chose d’un peu suspect.
Ils ont un œil également sur toutes les entreprises qui travaillent pour la défense nationale, qui produisent des éléments, des composants, des matériaux un peu sensibles et en particulier, bien sûr, tout ce qui a trait au au nucléaire. Ça, ça fait partie aussi du monde du renseignement.
Puis après, évidemment, avec la technologie, il y a des formes de renseignement nouvelles, par exemple satellitaires. Dans certains pays, il y a des services vraiment spécialisés dans ces formes de renseignement. Dans d’autres pays, c’est au sein du renseignement extérieur qu’on va développer ce savoir-faire.
Et puis il y a un cas de figure qui est toujours très inquiétant, c’est lorsque dans un pays, vous avez un seul service de renseignement qui fait tout cela. Là, le service de renseignement devient tellement puissant que finalement, même le gouvernement est un petit peu dans sa main et c’est souvent la marque des régimes totalitaires.
Ça a été le cas, par exemple du Troisième Reich à la fin, où finalement un seul bureau rassemblait toutes les composantes du renseignement. Même l’Union soviétique avait quand même distingué entre le KGB qui était à la fois une police secrète et un renseignement extérieur, et le renseignement militaire. Le GRU, qui d’ailleurs existe toujours aujourd’hui depuis la chute de l’U.R.S.S
Le KGB n’existe plus et surtout, il s’est scindé en deux services le FSB, qui est surtout du renseignement intérieur, mais y compris pour les anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes indûment selon Moscou. Et puis le SVR qui est le renseignement extérieur pour le reste du monde. Je simplifie, bien sûr.
Julien Merali
Alors vous parlez de la Russie. Est-ce que cette période de guerre froide a aussi changé notre regard sur le renseignement et quel a été son rôle dans l’évolution de l’espionnage ?
Bruno Fuligni
La guerre froide a popularisé la figure de l’espion, qui était déjà connue avant-guerre et, évidemment, pendant la Seconde Guerre mondiale. On s’est beaucoup préoccupé d’espionnage et, au sens plus large, de clandestinité. Les gens avaient sans doute une culture du renseignement plus importante que le public aujourd’hui. Mais on était d’abord dans un renseignement humain, comme on l’appelle, c’est-à-dire un officier traitant qui traite des individus.
La technologie était encore balbutiante. C’étaient des interceptions radio, des choses relativement simples, si j’ose dire. Avec la guerre froide, on a commencé à faire du renseignement aérien, avec des avions espions, avec de grandes affaires comme cet avion espion U2 abattu dans le ciel de l’Union soviétique le 1er mai 1960. Là, c’est un scandale mondial.
On a des avions à très haute altitude qui photographient le territoire, y compris les sites les plus secrets. Et puis, bien sûr, il y a tout ce qui se passe dans l’espace. À l’époque, on a des satellites qui permettent des transmissions, qui commencent à permettre de filmer ou de photographier. Depuis, évidemment, cela a évolué : on a des satellites capables aujourd’hui de détruire d’autres satellites.
Donc là aussi, on a évolué. Mais c’est vrai qu’avec la guerre froide, on commence à avoir une part de technologie assez dominante par rapport au renseignement humain, qui continue bien sûr d’exister. Et le paradoxe, c’est que c’est ce renseignement humain qui va mettre fin à la guerre froide. Il y a une affaire célèbre : l’affaire Farewell.
En fait, c’est un officier de renseignement soviétique, Vladimir Petrov, qui, à un moment, se sent maltraité par son service, se sent nul, sous-estimé, et fait une crise d’ego, tout simplement. Il n’est même pas intéressé par l’argent ; on lui en donne pour le compromettre, mais ce n’est pas sa motivation. Et il va livrer 3000 pages de documents secrets, avec l’idée géniale de passer par les Français et un service de renseignement intérieur français.
Parce qu’il sait d’expérience que les services de renseignement extérieurs occidentaux sont très surveillés par ses collègues. Par ce canal inattendu, la France de François Mitterrand, puis les États-Unis de Ronald Reagan, vont entrer en jeu. Mitterrand a alors l’occasion inespérée, juste après son élection en 1981, de montrer à Reagan qu’il reste un allié fidèle tout en étant de gauche.
Il n’est pas pro-soviétique, et ainsi les Français, puis surtout les Américains, vont obtenir des révélations incroyables sur le retard technologique des Soviétiques. Ils vont pouvoir pousser la “guerre des étoiles”, pas tant pour la réaliser que pour pousser les Soviétiques à bout. Et cela va contribuer à l’éclatement de l’U.R.S.S. C’est donc une affaire assez paradoxale.
On est dans une période où le renseignement technologique se développe avec des investissements colossaux, mais c’est en réalité un individu seul, en crise, que personne n’a su repérer ni encadrer, qui provoque des dégâts immenses. Et c’est cela qui est fascinant, y compris pour l’historien : comment un individu peut, à certains moments, faire basculer l’histoire.
Julien Merali
En préparant cette intervention, vous disiez aussi que les moyens mis à la disposition de l’espionnage ont explosé ces dernières années. Est-ce que cela est dû aussi aux nouvelles technologies, qui représentent une nouvelle forme de menace ?
Bruno Fuligni
C’est à la fois une menace et un outil, mais un outil coûteux. Coûteux parce qu’il faut recruter des gens très qualifiés, capables de les utiliser à bon escient, et qui soient également dignes de confiance. Dans le monde du renseignement, il faut distinguer deux choses : les professionnels, les officiers de renseignement, et les agents.
Les agents sont extérieurs aux services et peuvent être manipulés, parfois simplement en étant payés. Le problème, c’est que ces agents sont souvent guidés par l’argent : ils travaillent pour vous aujourd’hui, mais iront voir ailleurs demain si quelqu’un paie davantage.
Ils ne sont donc pas fiables. Les personnes fiables sont celles qui ont d’autres motivations, comme le patriotisme, et qui sont plus désintéressées. Mais ces profils sont rares, surtout quand il faut aussi maîtriser des outils technologiques complexes qui pourraient être très bien rémunérés dans le privé. Cela existe, mais cela demande un travail important pour les détecter, les attirer et les fidéliser.
Autre point essentiel : l’explosion des effectifs et des moyens. Si l’on prend du recul historique, à l’époque de l’Affaire Dreyfus, les services de renseignement de l’armée comptaient douze personnes.
Aujourd’hui, en France, l’ensemble des services de renseignement représente environ 20 300 équivalents temps plein, uniquement pour les personnels rémunérés par l’État, fonctionnaires ou contractuels.
Et autour, il y a tout un écosystème : prestataires, réseaux, honorables correspondants. Le budget avoué dépasse les 3 milliards d’euros par an, avec un objectif d’environ 5 milliards à horizon 2030 pour rester au niveau.
Aux États-Unis, le budget des seize agences est environ 30 fois supérieur, autour de 90 milliards d’euros, notamment à cause du coût du renseignement satellitaire.
On me demande souvent quel est l’âge d’or du renseignement : ma réponse est simple, c’est aujourd’hui. Il n’y a jamais eu autant d’espions ni autant de moyens. Le renseignement est devenu un enjeu capital : il sert à faire la guerre, mais aussi à l’éviter et à prévenir les attentats.
Julien Merali
On a une vision souvent très masculine de ce métier. Est-ce qu’on retrouve beaucoup de femmes ? Est-ce que les choses évoluent comme dans beaucoup de secteurs ?
Bruno Fuligni
Alors, les services de renseignement se sont féminisés à grande vitesse, parce que la société elle-même s’est féminisée. Et déjà, le renseignement intérieur a besoin de refléter la société. Par ailleurs, ce sont des milieux avec peu de préjugés, qui s’adaptent, et qui se sont peut-être féminisés plus vite que d’autres services de l’État.
On n’est pas encore à la parité, mais aujourd’hui on peut estimer qu’un service de renseignement compte environ 40 % de femmes. On voit aussi, en France et dans le monde, des femmes accéder à des postes de responsabilité, voire à la direction de services. Cette évolution s’est faite progressivement au XXe siècle.
Cela a commencé modestement pendant la Première Guerre mondiale, puis beaucoup plus pendant la Seconde. On a d’abord fait appel à des femmes pour des tâches de secrétariat ou de chiffrement, mais aussi sur le terrain : certaines ont mené des missions, combattu, et pris des risques considérables. Les armées elles-mêmes se sont féminisées.
Il faut donc abandonner la mythologie de Mata Hari. On parle aujourd’hui de “Mata Hari chinoise ou russe”, mais Mata Hari était en réalité une très mauvaise espionne — c’est pour cela qu’elle est restée célèbre, parce qu’elle a été arrêtée. Les grands espions, eux, restent inconnus, hommes ou femmes, et ne se font jamais repérer.
C’était une agente manipulée qui recueillait du renseignement sur l’oreiller. Alors évidemment, ça fait beaucoup fantasmer ; la danseuse qui va dans le lit du secrétaire général du Quai d’Orsay ou du ministre de la Guerre pour glaner des informations stratégiques. Ça a existé, ça peut encore exister, mais c’est plutôt pittoresque et minoritaire.
Aujourd’hui, vous avez dans nos services de renseignement des femmes qui ont fait Saint-Cyr, Polytechnique, vous avez des linguistes, des mathématiciennes, des personnes extrêmement qualifiées.
Cette évolution là est très nette, et il est probable qu’on atteigne à terme une véritable égalité, car le seul critère reste l’efficacité.
Julien Merali
Comment fait-on pour être recruté dans ces services ? On a l’impression que c’est assez opaque.
Bruno Fuligni
Il y a plusieurs voies. La première, la plus évidente, même si elle est la moins glamour, c’est de devenir fonctionnaire : policier, gendarme, militaire, diplomate, administrateur civil. À un moment de votre carrière, vous pouvez demander à être détaché dans les services de renseignement.
Par exemple, le renseignement intérieur en France, c’est la DGSI, qui dépend du ministère de l’Intérieur. L’essentiel du personnel est constitué de policiers, mais qui exercent des missions très différentes de celles de terrain.
La DGSE, elle, dépend du ministère des Armées, mais compte une majorité de civils. Beaucoup sont fonctionnaires, civils ou militaires. Il existe aussi des concours spécifiques, auxquels on peut candidater directement.
J’ai été très heureux de voir qu’il y eu le mois dernier une réforme du concours d’attaché à la DGSE avec des épreuves de spécialité en histoire et en géographie.
On se rend compte que c’est quand même très important aujourd’hui, pour faire du bon renseignement, de connaître la misère du monde et et l’histoire des pays qu’on observe. C’est intéressant. Après, sur certaines spécialités rares ou très récentes, il y a également des recrutements par voie contractuelle. Et ça peut paraître incroyable, mais nos services de renseignement sont des services de l’État qui ont une partie visible.
La DGSE par exemple, a un site internet, vous pouvez, tout le monde peut y accéder et vous avez une rubrique emploi. Donc si je regarde aujourd’hui, on recherche par exemple un conseiller en charge du pilotage des effectifs et de la masse salariale parce qu’il y a aussi de l’administration dans les services. Un ingénieur en sécurité incendie en cas de sabotage d’attaques, il faut quand même quelqu’un pour superviser un petit peu le risque incendie.
Un conseiller RH de proximité, mais aussi un ingénieur développeur recherche développement, systèmes de télécommunication, un ingénieur recherche et développement cyber et télécom, un référent de prévention entrepôt logistique, un chef du bureau d’approvisionnement, un chef de projet en systèmes d’information, un ingénieur développement.
Évidemment aussi, beaucoup de gens qui pratiquent des langues rares. Là, je vois. On demande un traducteur en langue russe expérimenté, un traducteur expérimenté en persan, un professeur de persan pour enseigner les rudiments du persan à ceux qui vont avoir à faire avec l’Iran et des pays voisins.
Julien Merali
Donc on retrouve quasiment tous les métiers, en réalité.
Bruno Fuligni
Il y a toutes sortes de métiers. Quand je parlais de 20 300 équivalents temps plein, vous avez là-dedans des personnes qui partent réellement en mission sur le terrain, mais aussi des analystes, c’est-à-dire des personnes qui, dans les bureaux, collectent et rassemblent toutes les informations qui leur parviennent afin d’en rédiger des synthèses.
Et puis vous avez des personnes qui contribuent, mais indirectement, à l’œuvre de renseignement. À la DGSE, vous avez évidemment une cantine, un restaurant, des salles de restauration. Il faut que le personnel qui cuisine et qui sert soit un personnel extrêmement fiable, afin que les conversations ne sortent pas. Eux ne font pas du renseignement au sens plein, mais ils ont des obligations très supérieures à celles que l’on trouverait dans la restauration ordinaire.
Et donc, il y a aujourd’hui, sur le seul site de la DGSE, 166 offres d’emploi, et les autres services en proposent également. En revanche, il y a une chose importante — je le dis parce qu’une fois, en enseignant à Sciences Po, un de mes élèves avait eu une réaction qui m’avait horrifié : il m’avait dit « Oui, moi j’aimerais bien réussir ces concours ou être recruté, mais si je n’y arrive pas, ce n’est pas grave, je pourrais toujours me tourner vers les services étrangers ».
Or, il y a une chose à ne surtout pas faire, c’est se laisser approcher et embrigader par un service étranger qui vous a repéré comme ayant accès à des informations importantes et intéressantes, et qui souhaite vous manipuler, vous traiter.
Dans un premier temps, tout se passe bien : on va vous inviter au restaurant, vous faire de nombreuses démonstrations d’amitié. Puis, une fois que vous serez compromis, les choses vont se resserrer et devenir beaucoup moins agréables.
Et si vous êtes découvert, les sanctions peuvent être extrêmement lourdes. Donc ne perdons jamais de vue que le renseignement, dans les fictions, fait fantasmer. C’est divertissant, mais dans la réalité, cela peut être très dur, très cruel, dangereux et répréhensible.
Julien Merali
Pour finir, y a-t-il des pays que l’on sous-estime en matière de renseignement ?
Bruno Fuligni
Oui, certains pays comme l’Algérie ou le Rwanda, qui investissent beaucoup dans ce domaine et ont été formés historiquement par les Soviétiques. Ils ont une bonne formation et ils peuvent aller assez loin, y compris dans les techniques un peu contraignantes pour obtenir de l’information.
Et puis, il y a des pays aussi auxquels on ne pense pas parce que ce sont des micro-Etats, mais pour lequel le renseignement est important. A Monaco, il y a un tout petit service de renseignement intérieur. Mais dans la mesure où pour la Principauté, avec sa population de milliardaires, il faut surtout qu’il ne se passe rien. Ce service est d’une très, très grande acuité.
Il y a une densité de caméras de vidéosurveillance par habitant qui doit être la première au monde, etc, etc. Et puis je ne peux pas ne pas évoquer l’état de la Cité du Vatican. Le pape dispose de réseaux et d’un service qui sont de grande qualité. Il est très très bien informé de ce qui se passe dans le monde et il est capable de faire passer des messages à peu près partout.
Donc oui, il n’y a pas vraiment d’État sans aucun service de renseignement. C’est la vie même de l’État qui est en jeu. Et je dirais que plus un état est petit ou vulnérable, plus il a intérêt à investir dans le renseignement. Et j’ajouterais éventuellement les forces spéciales. L’action clandestine, on n’en a pas parlé, mais ça fait partie du monde de la clandestinité aussi et c’est important.
Julien Merali
Pour terminer, comment voyez-vous l’avenir du renseignement, notamment avec l’IA ?
Bruno Fuligni
De façon croissante, les effectifs et les budgets vont bien se porter. On commence aussi à voir des organisations internationales qui se dotent de services de renseignement. C’est assez nouveau. Pendant longtemps, c’était uniquement les États. Là, on commence à voir que ce soit l’Union européenne, l’OTAN, peut-être demain l’ONU, se doter d’entités qui font du renseignement, au moins à un certain degré.
Et puis les technologies évoluent souvent même. En fait, ce sont les services de renseignement qui sont à l’origine des nouvelles technologies. Tout ce que nous employons aujourd’hui, qui nous paraît banal, le téléphone portable, Internet, en réalité, ce sont des choses qui ont été mises au point par les armées et souvent la partie la plus occulte des forces armées dans des utilisations qui étaient au départ extrêmement restreintes.
Je vous parle des années 50 60. Il se passe la même chose aujourd’hui. On commence à parler de systèmes de détection révolutionnaire. On commence à parler d’armes non létales mais qui vous neutralise complètement par les sens, l’ouïe, l’olfaction, etc. Tout ça c’est étudié et mis au point dans le plus grand secret, mais ce sera banal pour nos enfants et petits enfants.
Donc c’est intéressant d’observer les services de renseignement aussi, parce qu’en fait ils nous indiquent un petit peu les outils de la vie quotidienne et les outils de la vie économique de demain.
Interview réalisée par Julien Merali, Directeur du pôle IT d’Agora Managers Groupe

* Atlas secret du renseignement (Ed Grund) : En 130 cartes et infographies, cet atlas nous donne les clefs d’un univers opaque et fascinant, dont les pièges et les faux-semblants recouvrent des enjeux stratégiques.
Comment s’organisent les services et comment en faire partie ? Quels sont les points chauds du globe et les vulnérabilités des grands États ? Où se trouvent les bases secrètes, les camps d’entraînement, les enceintes les plus sécurisées de la planète ? Comment se préparer à une mission clandestine, franchir les frontières en changeant d’identité, se procurer des armes et des mercenaires, échapper aux services rivaux comme à la surveillance des radômes ?
Jamais dans l’histoire humaine les espions n’ont été aussi nombreux qu’aujourd’hui, jamais les services de renseignement n’ont autant investi et recruté. Il n’est plus possible d’ignorer cette réalité : le renseignement est partout, de l’informateur de base aux logiciels espions qui scrutent notre quotidien…
Véritable manuel pratique de l’apprenti-espion, cet atlas révèle tout ce qu’il faut savoir pour intégrer le monde du renseignement !




